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      La Télévision, Toussaint : le désir de résistance au réel

      livre_galerie_2707318027Auteur belge de langue française, Jean-Philippe Toussaint publie La Télévision en 1997 (prix Victor Rossel), aux Éditions de Minuit. Personnage connu et reconnu sur la scène contemporaine, tant pour ses talents d’écrivain que de cinéaste, mais aussi de photographe, et dont les lectures poétiques peuvent aller jusqu’à la performance, Monsieur Toussaint a plus d’un tour dans son sac.

      Dans La Télévision, nous suivons le narrateur-personnage, un historien d’art, sensé écrire un obscur essai sur Titien Vecellio, et qui décide subitement d’arrêter de regarder la télévision. Tout le roman se construit alors sur les contradictions, les absurdités, les ambiguïtés, et les retours d’un homme-critique de notre civilisation.

       

      La Télévision, un roman produit de l’extrême contemporain.

      La force de ce roman tient en son ancrage réaliste décentré du réel. On le sait, la scène se passe à Berlin, l’été où Abdoujaparov remporta le Tour de France. Les déambulations du narrateur-personnage dans la ville sont autant de participations à la spatialisation, et pourtant, nous sommes mis face à un décrochage du réel, qui ne progresse pas sur un temps linéaire mais circulaire. Ainsi, la première phrase du roman commence par « J’ai arrêté de regarder la télévision« , tandis que la dernière page s’arrête sur « […] je regardais toutes ces images qui défilaient devant moi sur l’écran, tous ces films, tous ces débats, toutes ces publicités, et, dirigeant la télé-commande vers l’appareil, je finis par éteindre la télévision« . 

      imagesAinsi, le narrateur-personnage évolue dans un monde où l’être, bien qu’ultra-connecté au travers de l’appareil télévisé, se trouve dépassé, débordé, enfin, étranger au monde, poussé dans un « élan vain, [une] spirale insatiable » (p19) dans la théorie du zapping boulimique. Cela dépasse la vision défendue par le Nouveau Roman, de l’homme englouti par un monde indifférent, où l’être semble disparaître sous le conglomérat des objets. Le paradigme post-moderne place, quant à lui, l’homme dans un cercle vicieux, où il croit pouvoir échapper au réel, mais y est constamment ramené par la force des choses. Le drame de l’homme post-moderne, c’est d’être systématiquement sollicité par les médias, et d’être par le même temps, poussé à l’écart du monde, exilé, par ce bombardement informationnel

       

      La Télévision, vers un épuisement du réel.

      C’est dans ce contexte que la Voix de Toussaint prend toute sa valeur de critique. Par le moyen d’une fiction ludique, il parvient à nous transmettre avec humour et dérision cette « crise de la représentation – et donc de la civilisation » (Pierre Lepape, Le Monde), par le biais de son narrateur-personnage. Ce dernier, par ses actes (où plutôt par son absence d’acte), nous amène à réfléchir sur un possible épuisement du réel. Ainsi, on relève cette scène dans un parc naturiste berlinois, où le personnage se fait la réflexion : 

      Je ne bougeais plus, et je me demandais si je n’étais pas en train d’essayer de me dérober à mon travail, en fin de compte, en demeurant ainsi étendu tout nu sur la pelouse […].

      En effet, de la première à la dernière page du roman, le narrateur-personnage n’a de cesse d’affirmer vouloir arrêter de regarder la télévision, et travailler à son essai, mais – pour des raisons inconnues et qui semblent indépendantes du même personnage – préfère aller au parc, à la piscine, voler en avion au-dessus de Berlin. Pendant tout le déroulement du récit, le lecteur attend que le protagoniste parvienne à son but, à ce qu’il remplisse ses responsabilités, mais au lieu de cela, il est mis face à l’inconséquence et à la complète déculpabilisation de ce dernier

       

      Un pied de nez fait par l’acte d’écrire.

      Cet oscillemment constant entre gravité et humour se reflète bien entendu dans le style de Toussaint, où à une écriture très « télégrammatique », parataxique, dénuée de point final et de mots de liaison, par analogie au geste du zappping télévisuel (p20) :

      […] c’était un débat, c’était un cirque, c’était des acrobaties, c’était un jeu télévisé, c’était le bonheur, des rires de stupéfaction incrédule, des embrassades et des larmes, c’était le gain d’une voiture en direct, des lèvres qui tremblaient d’émotion […].

      Ce à quoi contreviennent des passages de pure réflexion, et même érudits, où l’écriture semble se déployer dans un élan quasi-lyrique. On remarque ainsi une rupture avec le précédent passage, dans cette réflexion au rythme amplifié (p12) :

      L’illusion de la réalité dans un tableau de la Renaissance, l’illusion […] d’avoir en face de soi quelque chose de vivant […] un personnage complexe, humain, avec ses failles et ses faiblesses, quelqu’un avec une histoire, avec sa noblesse […]

       

      Ainsi, La Télévision de Toussaint est un concentré à la fois humoristique et critique, ayant pour objet la société capitaliste actuelle, et pour sujet l’individu dans tout son anonymat. Par un style aussi varié que ses thèmes, Toussaint parvient à faire émerger une voix claire pour étayer une véritable réflexion sur le monde contemporain, et sur ses enjeux. A votre bon coeur !

       

      Article écrit par Julie Madiot

       

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