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      The Innocents : rencontre avec le réalisateur Eskil Vogt

      Fraîchement récompensé du prix du public et de la critique au Festival international du film fantastique de Gérardmer, The Innocents s’apprête à faire une sortie tonitruante dans les salles françaises le 9 février prochain. Dans ce long-métrage dérangeant, le réalisateur norvégien Eskil Vogt, scénariste attitré de Joachim Trier (Julie en 12 chapitres, Thelma) dépeint un regard assez obscur de l’enfance et de la parentalité. À mi-chemin entre drame social et film d’angoisse pur, The Innocents est un digne représentant de l’appellation « elevated horror ». Nous avons eu la chance de rencontrer son auteur, Eskil Vogt, de passage à Paris pour la promotion. Une ville qu’il connait bien, puisqu’il est sorti diplômé de la Femis en 2004. Un entretien réalisé avec les confrères de Zickma, à l’hôtel l’Abbaye, dans le 6e arrondissement de Paris.

      Dans votre premier film (Blind), vous abordiez la cécité. Nous avons ici un personnage autiste, c’est important pour vous d’aborder ce genre de profils ?

      Je ne cherche pas volontairement ce type précis de personnages, mais disons que cela me vient naturellement. Ce qui m’intéresse, c’est quand il y un écart de perception, une différence dans l’apparence, que le spectateur ait une idée préconçue. Par exemple, une femme qui a perdu la vue, on se dira « la pauvre, c’est une victime », ou quelqu’un qui a un autisme assez sévère, « elle n’a pas beaucoup d’autonomie ». Puis, on découvre que les personnages ont de réelles capacités à l’intérieur. Au cinéma, ce sont souvent les actions qui définissent les personnages, mais je crois d’abord que cela se joue sur leur imagination, leur rêve, leur volonté d’agir ou non. À mon sens, c’est aussi pertinent que les héros américains qui savent toujours quoi faire, avec des actions très fortes. Il est toujours gratifiant, en tant que spectateur, de changer sa perception d’un personnage plutôt que de le voir changer lui-même. Il y a cette idée ancrée qu’au cours d’un film, les protagonistes comprennent qu’ils doivent changer ou se transcender. Je n’y crois qu’à moitié. Cela n’arrive pas « en vrai », même si on peut traverser des moments de crise existentielle, il reste difficile de changer.

      « Lorsqu’on est enfant, nous n’avons aucun pouvoir. Nos parents décident lorsqu’il faut manger ou dormir, ils nous imposent des limites. Il n’y a aucun moyen de manifester notre volonté dans le monde. Du coup, nous avons ce rêve d’avoir un pouvoir, d’être un enfant puissant. C’est ce sentiment qui inspire le film. »

      Dans votre film, on sent des personnages mouvants, tout comme les genres qui s’entrechoquent : le drame, le fantastique pur ou l’horreur. Qu’est-ce qui a motivé ce choix de ne pas rester figé ?

      C’est un peu le luxe lorsqu’on créé quelque chose. Moi, je suis mes impulsions, mes goûts, ce qui m’intéresse et pas vraiment les problèmes du distributeur pour vendre le film. J’adore les films de genre, fantastique et d’horreur, mais j’adore aussi tout ce qui touche à l’intime. The Innocents reste un film sur l’enfance, donc il faut parler de ça en premier lieu, pas forcément de choses qui font peur. En écrivant, je me suis dit : « peut-être qu’il y a trop de drame entre les deux sœurs, ça ne fonctionnera pas en tant que film d’angoisse ». Ma réponse à cela, c’était que cette question-là m’intéresse. Il y aura des spectateurs qui s’intéressent à ce mélange. Et si certains diront que c’est un pur film d’horreur, je le prendrais comme un vrai compliment car je voulais que le film fasse peur.

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      Dans cette esprit, on sent dans la trajectoire d’un des enfants celle de Tetsuo dans Akira…Vous qui êtes lecteur de manga, c’était bien une inspiration ?

      Juste avant Akira, son auteur Katsuhiro Ōtomo a écrit Dômu (publié en France sous le titre Rêves d’enfants), qui est LA référence pour ce film. Ce n’est pas du tout la même histoire, mais si on connait l’œuvre de l’artiste, on pourra y voir de petits hommages. C’est vrai que Tetsuo fait partie de cette trajectoire, mais j’avoue ne pas y avoir pensé.

      À l’âge qu’ont ces personnages, vous auriez imaginé cette aventure, avoir ces pouvoirs et les utiliser de cette manière ?

      J’ai un souvenir qui me revient de quand j’étais enfant. J’ai cette image d’un verre sur une table et moi essayant de le bouger avec mes pouvoirs mentaux, sans réussite. Dans The Innocents, je me suis demandé pourquoi j’avais bien pu faire ça. Peut-être parce que lorsqu’on est enfant, nous n’avons aucun pouvoir. Nos parents décident lorsqu’il faut manger ou dormir, ils nous imposent des limites. Il n’y a aucun moyen de manifester notre volonté dans le monde. Du coup, nous avons ce rêve d’avoir un pouvoir, d’être un enfant puissant. C’est ce sentiment qui inspire le film.

      « Les enfants découvrent le monde avec leurs doigts, plus qu’avec leurs yeux. Je le vois avec les miens, ils veulent toujours toucher. On s’est dit avec le chef opérateur qu’il fallait capter ça »

      Outre le propos sur l’enfance, vous parlez des problèmes de parentalité. Vous qui êtes parent, quelle introspection faites-vous à travers les personnages de parents du film ?

      En écrivant les parents, j’avais une contrainte, c’est qu’ils ne devaient faire que des choses que j’aurais pu faire ou que je fais déjà en tant que père. Leur manière d’ignorer un peu les enfants, de s’en moquer légèrement, avec de petits dialogues comme : « Ah oui, il a fait de la magie ton ami ». Ils leur parlent mais sans les croire. Il y a cette manière d’être là sans être là. Même la mère la moins « sympathique », qui fait des gestes que je n’aurais jamais pu faire, a une manière de s’agacer que je comprends lorsqu’on pose la même question à son enfant 10 fois sans qu’il ne bronche. Au bout d’un moment, tu pètes un peu les plombs, tout en te maîtrisant. Je voulais rester du côté des enfants, tout en m’observant avec leurs yeux et en essayant de faire une sorte d’introspection. De me souvenir de ce que c’est d’être un enfant face à ses parents. Dans le film, les sœurs veulent sortir le soir, vers 21h. Et j’aurais réagi comme les parents : « Vous êtes folles, vous avez vu l’heure ? ». Je voulais montrer une scène où le spectateur se dit qu’il faut qu’elles sortent, envers toute logique. De surcroit, on comprend que l’appartement est aussi une prison. Quand les parents ne veulent pas que tu sortes, tu restes chez toi, comme en cellule. Les parents sont injustes par négligence, parce que c’est difficile de l’être.

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      Dans The Innocents, on ressent un travail sur les textures. Le bois, l’eau, les corps. Le son prend une place importante dans la mise en scène. Comment arrive-t-on à déranger avec ces détails ?

      C’était très important de créer cette sensualité, cette sensorialité. Les enfants découvrent le monde avec leurs doigts, plus qu’avec leurs yeux. Je le vois avec les miens, ils veulent toujours toucher. On s’est dit avec le chef opérateur (Sturla Brandth Grøvlen, déjà à l’œuvre sur Drunk de Thomas Vinterberg ou Victoria de Sébastien Schipper, NDLR) qu’il fallait capter ça. Des mains qui touchent les choses, ça devient plus sensuel, on se rappelle comment on perçoit le monde à cet âge. Il y a des images qui reviennent comme le fait de se gratter une croûte de peau et même de la manger, cela déclenche des choses, cela renvoie à des émotions ancrées en chacun de nous.

      Ce n’est d’ailleurs jamais filmé négativement ou pour faire peur. Au contraire, il y a un contraste entre l’acte dérangeant et la lumière quasi solaire dans ces moments…

      Tout l’objectif était de filmer de la même manière ces petits actes intimes et les passages avec des effets spéciaux, des éléments magiques. Qu’on ressente les textures même dans les effets. C’est quelque chose de plus efficace et de plus intéressant pour les personnages.

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