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      PHOTOMATON #1 : Roger Deakins, récit d’une photographie affranchie

      Premier épisode de notre série consacrée aux talentueux directeurs de la photographie, ces hommes de l’ombre pourtant tellement attachés à la lumière au cinéma. Comment commencer cette collection par un autre que Roger Deakins ? Directeur fétiche des Frères Coen, puis de Denis Villeneuve, l’anglais a signé la photographie de bon nombre de chefs d’oeuvres : on lui doit les paysages froids et glaçants de Fargo, les superbes lumières de Skyfall, et tout dernièrement les prouesses visuelles sublimes de Blade Runner 2049, film pour lequel il obtient enfin l’Oscar après 14 nominations. Découvrez notre portfolio des plus belles créations de Deakins.

      Visages Paysages

      La photographie de Roger Deakins est un merveilleux voyage tant il a filmé de paysages différents : les grandes plaines dans Sicario et True Grit, les déserts dans Blade Runner 2049, les forêts dans Le Village, les champs enneigés dans Fargo, les étendues brumeuses écossaises dans Skyfall, et tant d’autres endroits à la fois délimités par le cadre de sa caméra, et infini par son regard.

      Skyfall, Sam Mendes (2012) 

      Mais le plus marquant dans cette photographie est peut-être cette fascination à placer l’homme au milieu de la nature, de lui réserver une place toute particulière dans l’image, parfois en le plaçant au centre tel un véritable élément de compréhension et d’appréhension de cette nature (comme dans Le Village de Shyamalan), parfois en laissant les plaines et les forêts reprendre leurs droits. Les personnages, tantôt dans la lumière, tantôt dans l’ombre, sont bien souvent dans des points forts des images de Deakins, comme des êtres à la fois divins et maudits, que les rayons cherchent à sublimer, ou au contraire à assombrir.

      Barton Fink, Frères Coen (1991)
      Les Evadés, Frank Darabont (1994)

      Deakins use également d’une géométrie variable, en jouant toujours avec les contrastes crées par la nature et les hommes. Avec une caméra souvent surplombante, comme un oeil divin et impartial, il filme avec recul ces vies égarées ou au contraire bien précises. Les lignes droites de sa photographie, comme un semblant d’ordre dans ces destins bien souvent chaotiques, s’accordent à la perfection avec la place d’un homme imparfait dans cette nature absolue. Tels des dessins tracés dans la neige de Fargo, la beauté de l’image ressort par cette géométrie sublime et pleine de sens.

      Fargo, Frères Coen (1996)
      True Grit, Frères Coen (2011)

      Enfermement paradoxal

      Et pourtant, malgré cet amour inconditionnel pour les grands espaces, Deakins ne peut s’empêcher d’enfermer ses personnages, comme un destin irrémédiable dessiné par un scénario brut et sans issue. Et il sait filmer cet emprisonnement comme il filme les libérations. 

      Le Village, Night Shyamalan (2004)
      Skyfall, Sam Mendes (2012)

      Et c’est aussi là que la géométrie de Deakins opère : car si elle parvient à donner une impression de grandeur avec ces lignes infinies, elle peut tout aussi bien signifier cet enfermement, physique ou mental. C’est par exemple le cas dans Blade Runner 2049, où la condition de répliquant et l’emprise mentale se concrétisent à travers ce simple câble, comme une autorité de l’homme sur sa propre nature, comme ce désir de contrôler l’incontrôlable.

      Blade Runner 2049, Denis Villeneuve (2017)

      Lumière

      Comment caractériser l’image de Deakins sans aborder son rapport à la lumière ? L’oeil de ce chef opérateur semble irrémédiablement attiré par cette lueur à la fois physique et métaphysique, qui surgit telle un faisceau sublime, et qui vient s’imprimer sur la rétine pour en laisser une trace indélébile. Dans ces derniers films, Deakins a beaucoup utilisé les néons comme une source infinie de lumière, qui parvient à mettre en valeur l’homme et le robot, la nature et la modernité.

      Wall-e, Andrew Stanton (2008)
      Blade Runner 2049, Denis Villeneuve (2017)

      Mais cette fascination pour la lumière est aussi celle des projections ; Deakins reste avant tout un homme du cinéma, qui sait capter cette passion dévorante et cet art fantastique. Il ne manque donc pas une occasion de placer son oeuvre dans ses films, de mettre les personnages derrière un écran de cinéma, et de filmer leur réaction et leur bonheur face à cette incroyable invention.

      Les Évadés, Frank Darabont (1995)

      Au fur et à mesure de ses films, Deakins prend goût aux lumières chaudes et aux lueurs orangées qu’elles dégagent ; émanant d’un flambeau, d’un lampadaire ou d’une lanterne, c’est dans son contraste avec la nuit sombre que les couleurs de la lumière de Deakins prend toute son ampleur, pour envahir l’image d’un halo chaleureux et ardent. Et pourtant paradoxalement, cette chaleur est souvent symbole d’une menace, d’une situation périlleuse ou d’un danger en approche. Cette présence chaude est peut-être l’un des éléments les plus présents de la filmographie de Deakins, pour le plus grand plaisir de nos yeux.

      Barton Fink, Frères Coen (1991)
      Les Évadés, Frank Darabont (1995)
      Le Village, Night Shyamalan (2004)
      L’Assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford, Andrew Dominik (2007)
      No Country for Old Men, Frères Coen (2008)
      Blade Runner 2049, Denis Villeneuve (2017)

      Ombre

      Au delà de sa maîtrise de la lumière, Deakins est un poète des ombres ; au fur et à mesure de ses oeuvres, il développe une véritable patte artistique autour de cette expression singulière. Les personnages de ses films s’affirment ici non plus par leur visage, mais par leur corps et leur posture, qui se détachent de ces fonds ténébreux pour attirer magnétiquement le regard. Les lueurs chaudes deviennent ainsi tout à coup glaciales, et font ressortir toujours plus les nuances symboliques et les caractères opaques. 

      Prisoners, Denis Villeneuve (2013)
      Sicario, Denis Villeneuve (2015)

      La caméra de Deakins s’attarde toujours plus sur ces magnifiques contre-jours, avec une lumière qui éclaire la partie invisible pour notre oeil ; les personnages ont tous cet part imperceptible, ces secrets jamais dévoilés qui sont pourtant les clés de leur personnalité. Cet autre face de l’humain, que jamais nous ne verrons, sonne comme un mystère irrésolu à découvrir ou à inventer. Deakins sait nous cacher somptueusement ces visages cachés, en les exposant à la lumière sans que nous puissions les voir ; il développe ainsi ce qu’on pourrait appeler une véritable fascination pour filmer en contre-jour ses personnages.

      L’Assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford, Andrew Dominik (2007)
      Sicario, Denis Villeneuve (2015)
      Blade Runner 2049, Denis Villeneuve (2017)

      Audace visuelle et résultat sublime, voilà comment l’on pourrait caractériser la photographie de Roger Deakins. L’un des plus grands directeurs de la photographie du cinéma, dont la maîtrise et le talent ne sont plus à prouver, brille toujours aujourd’hui par sa passion et sa créativité. Toujours en recherche de l’image qui saura mettre en valeur le plus justement possible un univers et un scénario, la caméra de Deakins sait prendre de sublimes risques, et permet à sa photographie de se démarquer pour créer un espace unique et singulier. On ne se lasse pas de regarder ses plus belles créations, dans l’attente de ses prochaines prouesses post-Oscar. 

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