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      Le nouveau souffle du cinéma indien

      Lorsque l’on évoque le cinéma indien, on pense immédiatement aux comédies musicales de Bollywood (Mother India, Bombay, Dilwale Dulhania Le Jayenge pour ne citer que celles-ci).

      L’industrie du cinéma indien est aussi vaste que le pays. On en dénombre trois principales qui se différencient par la langue utilisée lors du tournage. La plus connue est celle de Bollywood qui est basée à Film City au nord de Mumbai (Bombay) et qui tourne en langue Hindi. Ensuite, on en trouve une autre tout aussi importante qui se trouve dans le sud-est du pays à Chennai, anciennement Madras. La langue de tournage est le Tamoul. Enfin, la troisième se situe à Kolkata (Calcutta) et tourne en langue Bengali. Cette dernière est souvent associée au cinéma indépendant indien, avec notamment les films du réalisateur Satyajit Ray dont plusieurs œuvres ont été projetées ou récompensées dans les grands festivals internationaux. Chacune de ces industries possède ses vedettes, bien que ces dernières soient également connues dans tout le pays et parfois à l’étranger comme c’est le cas pour celles de Bollywood.

      Depuis le début des années 2000, il y a un renouveau du cinéma indien grâce à l’émergence d’une nouvelle vague de réalisateurs qui souhaitent s’éloigner des films musicaux et se rapprocher d’un format plus occidental. C’est sur ses films que nous allons nous pencher. Nous allons en choisir certains qui sont sortis dans les salles françaises et qui sont maintenant disponibles en DVD ou sur les plateformes de streaming comme Netflix. Ce sont des œuvres qui méritent toute l’attention parce qu’elles traitent de sujets parfois très difficiles en Inde avec un grand talent et une très bonne maîtrise de la mise en scène. Il y a un choix particulièrement éclectique. Cela va du cinéma fantastique aux films d’anticipation particulièrement durs dans son propos.

      Le cinéma utilisé comme un marqueur des inégalités et des problèmes sociaux

      Le cinéma social indien est particulièrement intense dans ses propos. Il montre une réalité parfois très dure. L’une des œuvres les plus marquantes du genre est sans aucun doute, Salaam Bombay! (1988) de la réalisatrice indienne Mira Nair qui a obtenu la caméra d’or (qui récompense le meilleur premier film) au festival de Cannes 1988. On suit Krishna (Shafiq Syed), un orphelin de 10 ans, abandonné par le cirque qui l’employait. Il débarque à Bombay ou il est immédiatement happé par la folie de la ville. Il vit dans la rue avec un groupe d’enfants et survit en livrant du thé dans le quartier rouge de Bombay. Cette œuvre unique, met le doigt sur un problème majeur de l’Inde à savoir les enfants des rues livrés à eux-mêmes. Ce film est un constat à la fois très fort et une belle leçon d’optimisme. On ressent toute la force et le désarroi dans lequel est plongé le personnage. Cela, dès les premières minutes du film. L’Inde est un pays aux multiples facettes sociales qui, comme son homologue chinois, a favorisé les garçons au détriment des filles. Cela pour des raisons essentiellement culturelles.

      Krishna (Shafiq Syed) dans Salaam Bombay!

      La sélection du sexe avant la naissance est la toile de fond indirecte de Matrubhoomi. A la fois douloureux et réaliste. Ce sujet est magnifiquement traité dans le premier film de Manish Jhâ, Matrubhoomi, un monde sans femmes (2003). Cette œuvre, à la fois très dure par son propos, mérite grandement d’être vue. Il s’agît d’une anticipation aux antipodes de la science-fiction où le réalisateur pose un constat alarmant sur une pratique interdite et pourtant toujours pratiquée dans les campagnes indiennes. Celle de la sélection du sexe avant la naissance. Le film se passe dans un futur proche au cœur d’un petit village de l’Inde rurale où seuls des hommes y vivent. Dans le village voisin vit la seule jeune fille de la région, Kalki (Tulip Joshi). Un jour, elle est surprise par Ramcharan (Sudhir Pandey) père de 6 enfants (issue de la famille la plus riche des environs). Il décide de l’acheter pour la marier à ses 6 garçons. Commence alors son calvaire quotidien. Le film qui peut être parfois très difficile sur certaines scènes, donne à réfléchir sur la condition féminine en Inde et plus largement dans le monde. Comme le souligne un rapport de l’ONU, indiqué au début du film, il manque environs 50 millions de femmes en Inde dû à la sélection prénatale.

      Kalki (Tulip Joshi) avec l’un de ses époux dans Matrubhoomi, un monde sans femmes.

      Le destin des femmes est un sujet qui revient souvent dans le cinéma indépendant indien. Il prend différentes formes, traitées à merveille par la réalisatrice Deepa Mehta dans sa trilogie sur les éléments Fire (1996), Earth (1998) et Water (2005).

      Water, qui est le dernier film de la trilogie est peut-être le plus intimiste. Il traite d’un sujet douloureux et représentatif de la condition féminine en Inde. On suit le destin de Chuyia (Sarala) dans l’Inde coloniale de 1938. A seulement 7 ans, après avoir été mariée très jeune, elle perd son mari (qu’elle n’a jamais connue). Elle est alors envoyée dans une maison ou vivent des veuves de tout âge. Considérées comme les parias de la société et qui doivent mendier pour survivre. L’arrivée de la petite fille va bouleverser l’équilibre fragile de cette maison particulière. Ce film qui nous apporte un éclairage sur une réalité méconnue de la culture indienne. Dans l’Hindouisme, les femmes sont responsables de la mort de leur époux, car elles n’ont pas su garder leur âme sur terre. Elles sont rejetées par leur belle famille et par la société pour certaines. Ce sujet fut également documenté en photo par Amy Toensing (photographie) et Cynthia Gorney (Texte) pour National Géographic.

      Chuyia (Sarala) à gauche dans Water.

      Chroniques Indiennes de Buddhadeb Dasgupta est un film choral et poétique qui est sorti en France en 2004. Sous couvert d’une simple chronique, il témoigne d’une réalité qui est un problème récurrent de l’Inde moderne. Dans la culture indienne, les enfants doivent prendre soin de leurs parents. Or dans le film, un couple de personnes âgées est abandonné dans la première voiture qui passe sur une petite route perdue au milieu de nulle part. Sous couvert de les transporter dans un hôpital qui n’existe pas, l’un des personnages principaux va devoir les garder et les cacher à son patron pervers qui se rend souvent dans un village de prostituées (Gosapeira) et dont il est le chauffeur. Le film raconte le destin de plusieurs personnages liés de près ou de loin à ce village. Rajani (Rituparna Sengupta) et sa fille Lati (Samata Das) ou encore Natabar (Ram Gopal Bajaj). Cette œuvre traitée avec une grande maitrise nous immerge dans la complexité des relations hommes-femmes dans l’Inde de la fin des années 60 mais qui pourrait très bien être celle des années 2000 tant le problème est encore très présent dans les esprits.

      Rajani (Rituparna Sengupta) à gauche et sa fille Lati (Samata Das) à droite dans Chroniques Indiennes.

      Film de genre qui montre un nouveau souffle :

      Le cinéma indépendant n’est pas seulement une vitrine pour les problèmes sociaux du pays. Il est aussi un formidable vivier de talents qui se lancent dans le cinéma de genre. Nous allons nous intéresser à quelques films qui représentent ce dynamisme croissant du nouveau cinéma indien.

      L’exemple le plus flagrant est sans aucun doute Ugly (2013) de Anurag Kashyap, un thriller particulièrement saisissant et riche en rebondissements, qui supporte la comparaison avec les films du genre. Il nous plonge au cœur d’une ville grouillante d’activité. Rahul (Rahul Bhat) et Shalini (Tejaswini Kolhapure) sont les parents divorcés de Kali (Anshikaa Shrivastava). Quand cette dernière disparaît dans le tumulte de la ville. C’est le début d’une course contre la montre pour la retrouver. Ugly, en plus de son dynamisme qui tient le spectateur en haleine durant tout le film, déconstruit avec une grande minutie le mythe de la famille indienne véhiculé par les comédies musicales de Bollywood. Mettant l’accent sur une société qui a perdu tous ses repères moraux, il dénonce les bouleversements soudains de la société indienne qui ne cesse de courir après les profits sur fond de cupidité et de corruption.

      Rahul (Rahul Bhat) dans le film Ugly.

      Gang of Wasseypur (2012) est aussi un film d’Anurag Kashyap. Il est emblématique du nouveau souffle du cinéma de genre indien. Présenté à la Quinzaine des réalisateurs du festival de Cannes 2012. Fortement inspiré des films de gangsters américains, il en possède tous les codes avec une touche indienne qui peut parfois dérouter le spectateur occidental. Le film est scindé en deux parties particulièrement longues qui racontent les rivalités de différentes familles de gangsters étalées sur trois générations. Des années 40 à nos jours. Possédant une mise en scène dynamique, il se démarque néanmoins par sa très grande violence.

      Faizal Khan (Nawazuddin siddiqui) dans Gang of Wasseypur.

      Enfin, le dernier film de genre dont nous parlerons est Fantômes (Bhoot) de Ram Gopal Varmasortie en 2003. Il joue sur un tout autre registre, celui du thriller fantastique. L’histoire se déroule dans un immeuble luxueux de Mumbai. Vishal (Ajay Devgan) et son épouse Swati (Urmila Matondkar) emménagent dans un confortable appartement. Vishal cache à sa femme le drame qui s’est déroulé avec la locataire précédente qui est morte en tombant du balcon. Très vite, Swati va être témoin d’étranges apparitions. Le film connut un succès en Inde mais passa relativement inaperçu en France. Il ne révolutionne pas le genre mais il nous montre le dynamisme du cinéma indien qui multiplie les films de genres.

      Affiche française de Bhoot.

      Chronique de l’Inde moderne :

      Comme pour le cinéma chinois. Il y a une collaboration internationale qui permet de faire sortir le cinéma indien de ses frontières. Il s’agit de la production de chroniques de l’Inde moderne qui, comme le cinéma de genre, montre toute l’étendue du talent des jeunes cinéastes indiens. Il existe une richesse dans les sujets traités. Nous allons en voir une petite sélection qui est sortie dans les salles française.

      Masaan, Neeraj Ghaywan

      L’un des films les plus aboutis est le premier film de Neeraj Ghaywan, Masaan qui fut présenté au festival de Cannes 2015 où il obtint le prix FIPRESCI et le prix spécial de la catégorie. Un certain regard qui est l’une des deux sélections parallèles à la compétition officielle. Le film, d’une grande poésie, nous raconte différentes histoires d’amour sur fond de culture et de croyance indienne (religieuse en passant par le système des castes). On explore au travers de cette œuvre tous les bouleversements d’une société indienne en constante mutation mais qui est encore gangrénée par la corruption comme le film nous le montre. L’histoire suit deux parcours parallèles dont celui de Devi Pathak (Richa Chadda) qui est surprise au lit avec son amant et où le policier en charge de l’enquête va faire du chantage au père de Devi, Vidyadhar (Sanjay Mishra) afin de lui extorquer de l’argent. De son côté, Deepak (Vicky Kaushal) issue de basse caste, étudie pour devenir ingénieur. Il travaille aussi avec son père et son frère à la crémation des corps sur les rives du Gange. Il tombe amoureux de Shaalu (Shweta Trpathy), qui elle, appartient à une haute caste. Aux yeux de leur famille respective, cet amour est impossible. Masaan montre les deux faces d’une réalité à laquelle l’Inde d’aujourd’hui est confrontée. Son désir de changement d’un côté, et de l’autre, le poids des traditions profondément ancrées dans les mœurs du pays.

      Shaalu (Shweta Trpathy) et Deepak (Vicky Kaushal) dans Masaan.

      Titli, Kanu Behl

      Titli, une chronique indienne (2014) de Kanu Behl est un film tourné en super 16 avec des comédiens non-professionnels. Ce qui le rend particulièrement réaliste. On suit la destinée de trois frères dans l’Inde moderne où ils se débattent pour subvenir à leurs besoins entre rêve et réalité difficile. Le plus jeune de la fratrie, Titli (Shasshank Arora), papillon en Hindi, échafaude un plan pour échapper à l’emprise de ses frères. Ces derniers s’en rendent compte et décident de le marier à la jeune Neelu (Shivani Raghuvanshi) afin qu’il rentre dans le rang. Les deux époux vont devenir de précieux alliés pour échapper à l’emprise que leur impose une société encore patriarcale et leur famille respective. Le film fut présenté dans la catégorie « Un certain regard » au festival de Cannes 2014. L’histoire nous immerge dans le bruit, le béton et la poussière d’une Inde en perpétuel mouvement. Pour les personnages, chaque jour est un combat permanent pour la survie. Cette œuvre unique est peut-être un des films indiens les plus marquants de ces dernières années.

       

      Titli (Shasshank Arora) au fond à gauche avec ses deux frères et son père.

      A l’inverse, les deux films suivants jouent sur un tout autre registre. Celui de la rencontre fortuite qui bouleverse la vie et la perception des personnages, sans jamais tomber dans le sentimentalisme larmoyant.

      The Lunchbox, Ritesh Batra

      The Lunchbox de Ritesh Batra est sorti sur nos écrans en 2013 après avoir été présenté à la semaine de la critique à Cannes et au festival de Toronto de la même année, il connut un grand succès auprès du public et de la critique. On découvre à travers cette chronique humaniste un service qui n’existe qu’à Bombay (Mumbai). Celui des dabbawallahs, les livreurs de repas. Saajan Fernandes (Irrfan Khan) est un comptable solitaire et renfermé proche de la retraite. Tous les jours, il se fait livrer son repas en provenance d’un restaurant. En réalité, une erreur dans la livraison lui apporte le repas préparé par Ila Singh (Nimrat Kaur) pour son mari qui la délaisse. Très vite, ils constatent l’erreur mais choisissent de laisser ce mystère s’installer. C’est le début d’une relation à distance entre les deux personnages rongés par la solitude. La grâce qui émane du film à travers cette rencontre pourrait être seulement virtuelle. Le choix de rester dans un échange de petits mots secrets renvoie les personnages et les spectateurs dans une nostalgie des lettres d’amours peu à peu effacées par les smartphones.

      Ila Singh (Nimrat Kaut) et Saajan Fernandes (Irrfan Khan) dans The Lunchbox.

      Le photographe, Ritesh Batra

      Le photographe est également une réalisation de Ritesh Batra. Il est sorti en France en janvier 2020. Comme dans The Lunchbox, on retrouve une certaine nostalgie du passé. Raphi (Nawazuddin siddiqui) est un photographe pour touristes qui travaille dans le quartier touristique à proximité de la porte de l’Inde. Un jour, il rencontre une jeune femme issue de la classe moyenne de Bombay, Miloni (Sanya Malhotra). Cette dernière accepte de se faire passer pour la petite amie de Raphi aux yeux de sa grand-mère pressée de le marier. Ce banal jeu de rôle prend une ampleur inattendue au fil du temps. Cette histoire d’amour moderne est l’occasion pour le metteur en scène de parler de la société indienne et de ses difficultés à se réformer en profondeur. Le film prône les rencontres amoureuses inter-castes. Loin des règles ancestrales qui régissent la société indienne depuis des siècles.

      Miloni (Sanya Malhotra) et Raphi (Nawazuddin siddiqui) dans Le Photographe.

       

      Nous avons vu au travers d’une petite sélection de films facilement disponibles en France que le cinéma indien ne se résume pas seulement aux comédies musicales de Bollywood. D’ailleurs, la projection d’un film de Bollywood en salles est un spectacle à elle seule. Des réalisateurs tels que Anurag Kashyap et Ritesh Batra participent au dynamisme du nouveau cinéma indien. Il est également important de souligner que les films de Bollywood sont extrêmement codifiés. Ils répondent à des règles bien précises en matière d’histoire et de développement. Cet aspect échappe très souvent au public occidental qui y voit seulement le kitch. Le cinéma en Inde est un art extrêmement populaire, peut-être le plus populaire. Il sert de facteur commun à une société multiculturelle où se côtoient toutes les religions et tous les niveaux sociaux. Comme pour le cinéma de Bollywood, le cinéma indépendant a son public même s’il est moins nombreux et souvent issu d’une classe sociale supérieure. Ce n’est pas par hasard que l’on rapproche Kokata de ce genre quand on sait que c’est l’une des villes au monde qui accueille le plus de prix Nobel. On mesure le dynamisme d’une nation à son attachement à l’art sous toutes ses formes.

      L’Inde est un pays qui souffre de nombreux problèmes sociaux mais il est l’un des acteurs majeurs du cinéma mondial de par son nombre important de productions mais aussi sa grande population qui en fait un marché énorme à conquérir. Ce n’est par hasard que Netflix ou Amazon Prime en proposent de plus en plus sur leur plateforme.

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