« Le Crime de l’Orient Express » : rencontre avec Kenneth Branagh

« Le Crime de l’Orient Express » : rencontre avec Kenneth Branagh

A l’occasion de la sortie de l’adaptation cinématographique du roman d’Agatha Christie, Le Crime de l’Orient Express, Kenneth Branagh est venu présenter son film. Une rencontre très sympathique où l’acteur/réalisateur est revenu sur son casting, l’histoire, Roméo et Juliette (!) et nous révèle le secret de sa moustache. Just Focus vous dit tout !

Q : Qu’est-ce qui vous a poussé à adapter ce roman mythique d’Agatha Christie et surtout à participer au projet en tant que réalisateur et personnage principal ? 

Kenneth Branagh : Déjà pour commencer, le titre. C’est un titre génial. Trois mots qui font frissonner : CRIMEORIENT et EXPRESS. La combinaison des trois est extrêmement maligne. La première fois que j’ai lu ce livre, j’étais enfant. Ma mère lisait des romans policier avec des crimes et des mystères. C’est elle qui m’a donnée envie. Le style d’Agatha Christie est admirable. Je me rappelle avoir adoré la multiplicité des personnages, la manière qu’elle a de garder le public en haleine. Cet ensemble est une chorégraphie maitrisée de A à Z. Et l’évocation de l’âge d’or des voyages ! L’histoire se déroule en hiver, dans le froid de décembre. Tous ces paramètres m’ont toujours fascinés. Michael Greene a écrit le scénario. Il a déjà fait un travail merveilleux en adaptant la série de livres American Gods à la télévision. Il a également signé l’histoire de Blade Runner 2049 et Logan de James Mangold. Il a changé le début, différent du livre et du film de 1974. Nous avons créé un arc pour le personnage de Poirot : au départ, il est persuadé qu’il y a le bien, le mal, et rien entre les deux. C’est un défenseur de la moralité absolutiste. On pourrait dire qu’il est plus obsessionnel que dandy. Par exemple, il est perturbé quand les oeufs n’ont pas la même taille, quand sa chambre d’hôtel a un nombre impair… toutes ces petites « originalités » comme il aime à le rappeler. Ces choses viennent renverser son équilibre et perturbent l’harmonie. Pour résumer, j’ai adoré le glamour, la noirceur et le voyage dans le scénario de Michael Green. Il a su donner un chemin différent au personnage d’Hercule Poirot et surtout à le changer en un individu maniaque mais attachant.

Q :  Comment êtes-vous arrivé à obtenir un casting si prestigieux ? 

Kenneth Branagh : Judi Dench a été l’élément déterminant de ce casting. C’est la première personne que j’ai contacté pour le film. Et surtout la première personne à me dire oui avant même que j’ai fini ma question. Dans le film vous pouvez voir un mouchoir qui appartient à la princesse Dragomiroff (ndlr : jouée par Judi Dench), avec un N ou un H brodé dessus. Nous avons brodé les initiales de Judi sur un autre mouchoir. Elle a été très touchée par le geste. On peut dire qu’on l’a un peu corrompue (rires) Elle savait qu’en sortant du tournage elle repartirait avec un mouchoir personnalisé gratuit ! Sur le plateau, elle agissait comme un aimant. Johnny Depp voue une admiration toute particulière pour Judi. Par exemple, la première fois que toute l’équipe s’est retrouvée sur le plateau – nous étions sur les marches à l’extérieur du wagon restaurant – tout le monde paraissant timide et réservé. J’ai remarqué des larmes dans les yeux de Michelle Pfeiffer. Sur le coup j’ai commencé à m’inquiéter, je suis allé la voir et lui demander ce qu’il n’allait pas. Elle m’a tout simplement répondu : « Je viens juste de rencontrer Judi Dench ». Les acteurs savaient également qu’ils auraient l’occasion d’explorer leur personnage avec cette adaptation. Ils savent tous que je mets un point d’honneur à la performance des comédiens, j’adore le jeu et le bon jeu. Et tout le monde s’est beaucoup amusé sur le tournage.

Q :  Quand vous lisez un livre, est-ce que les images et des plans vous viennent à l’esprit ?

Kenneth Branagh : A la lecture d’un scénario, je visualise ce que je lis en effet. Par exemple, à la lecture du début j’avais ce mouvement en tête. A la gare d’Istanbul, il y a ce long plan qui débute par Marwan Kenzari qui joue Pierre Michel. Le personnage rentre par la gauche et sort à droite du cadre et nous voyons le train. Puis Johnny Depp et Josh Gad apparaissent dans le train, se retournent et l’on découvre Penelope Cruz puis la caméra m’attrape avec Tom Bateman quand nous rencontrons Daisy RidleyMichelle Pfeiffer apparaît sur notre route jusqu’à la sortie du train, où nous voyons également Derek Jacobi. Et tout cela dans le même plan, sans coupe. Ce qui m’intéressait c’était de suivre en continu le trajet de Poirot jusqu’à sa cabine. D’instinct, j’ai su que c’est ce que je voulais, ma manière de présenter les personnages et ce train.

Q :  Le décor principal de ce film est un train. Comment avez-vous envisagé de tourner dans un lieu si confiné ? 

Kenneth Branagh : Concernant le confinement de ce train, j’ai voulu le voir comme vecteur de paranoïa et claustrophobie. Je souhaitais également que le train soit piégé par une avalanche et non par une tempête de neige comme dans le livre et le film de 1974. Avoir ainsi une situation et un lieu compromettant et dangereux me semblait plus terrifiant et en accord avec la vision que j’avais de cette histoire. De cette manière, les personnages peuvent s’enfuir, Hercule Poirot peut les poursuivre. Cela m’a permis également d’exploiter l’extérieur du train. Poirot pourrait décider d’interroger les suspects à l’air libre, comme il le fait avec Mary Debenham ou préférer un entretien dans la cuisine pour Penelope Cruz. Ce changement a considérablement élargi le champ des possibles. Il y a cette fameuse scène dans Dial M for Murder d’Alfred Hitchcock (Le Crime était presque parfait, 1954) quand vous voyez Ray Milland planifier avec un complice le meurtre de Grace Kelly. Hitchcock coupe subitement sur un top shot (ndlr: un plan en plongée totale, vu de dessus) qui dure presque six minutes ! C’est comme cela que je voulais que l’on découvre le corps dans mon film, sauf que je ne voulais pas voir le corps. Je souhaitais que le public ait envie de pousser la caméra du coude pour voir ce que Poirot voit. De cette manière, je peux placer le public sur un pied d’égalité avec les passagers du train qui savent qu’il s’est passé quelque chose mais ne connaissent pas les détails. L’étroitesse du train m’a poussée à réfléchir à comment le filmer par le haut, par le bas, comment être à l’intérieur ou à l’extérieur. Certes, le résultat n’est pas très théâtral mais plutôt cinématographique !

Q : Comment avez-vous agi en tant que metteur en scène pour garder un suspense malgré le fait que beaucoup de gens connaissent déjà la fin ?

Kenneth Branagh : C’est une très bonne question. Je suis un homme de théâtre. Par exemple, l’an dernier je mettais en scène une production de Roméo et Juliette et la plupart des gens savent ce qu’il se passe à la fin. Ils meurent tous les deux ! (rires) C’est un spoiler, je suis désolé si j’ai ruiné votre expérience de Shakespeare. Pour l’Orient Express, nous avons opéré quelques changements par rapport à l’histoire originale. Le livre débute en Syrie, à Alep, le film de 1974 commence avec un rappel sur l’assassinat de la fille Armstrong. Nous avons choisi de débuter avec une scène à Jérusalem face au Mur des Lamentations, où l’idée était de présenter Poirot en action avec un dénouement à la fin de cette mini enquête. Quand le policier s’échappe et se heurte à cette canne, nous avons pensé que ce serait l’occasion de montrer au public qu’Hercule Poirot avait toujours un temps d’avance sur tout le monde. Et il nous a paru primordial de le montrer tôt dans le film. Nous avons également changé quelques personnages. Greta Ohlsson présente dans le livre et jouée par Ingrid Bergman dans le film de 1974, devient Pilar Estrovados interprétée par Pénélope Cruz. Antonio Foscarelli, l’italien dans le livre est devenu Biniamo Marquez – joué par Manuel Garcia Rulfo. J’ai eu la chance et l’honneur de rencontrer et d’échanger avec Sidney Lumet a qui l’on doit le film de 1974. Il m’a avoué qu’il voulait opérer une « cassure » avec l’histoire. Pour ma part, je voulais un premier mouvement centré sur l’excitation du voyage. Ces immenses paysages à Jérusalem puis durant le trajet du train. Comment transmettre ce frisson qui vous saisit quand vous partez vers des destinations exotiques. Puis je voulais ensuite rompre avec ces couches heureuses et joviales pour arriver vers des terrains plus sombres et plus sales. J’avais constamment en tête cette idée de bande, ces douze personnes. C’est très dérangeant de voir quelqu’un d’aussi élégant que le personnage de Judi Dench devenir complètement frénétique et enragé. Faire apparaître cette brutalité de la part de gens civilisés qui portent une douleur en eux. A l’époque, je travaillais sur l’Orient Express et également sur une production d’Hamlet au théâtre avec Tom Hiddleston et j’ai trouvé plusieurs similitudes entre ces deux histoires de vengeance. Le poison de la douleur profonde. On s’est rencontré avec les acteurs bien avant le tournage mais sur le plateau je ne voulais pas de répétitions. Je voulais capter la première impression, parfois nerveuse, de chacun et chacune. Que rien ne soit planifié ni programmé afin de donner cette qualité d’improvisation aux dialogues. Bien que le public connaisse déjà le coupable nous avons voulu expliquer le meurtre et ses raisons différemment. Et surtout se pencher sur les actions de chacun et chacune après la révélation finale : maintenant que fait-on ? Qu’est-ce que la justice ? La vengeance ou le silence ? Poirot comprend la peine que provoque la perte d’un enfant et il est confronté à un cruel dilemme.

Q: Nous sommes obligés de revenir sur votre accent français. Ressentez-vous une certaine appréhension à montrer votre film au public français ? 

Kenneth Branagh : Je suis toujours terrifié quand je présente un film. Hercule Poirot est un belge qui vit la plupart de son temps en Angleterre. Dans le livre il est écrit que Poirot parle avec un anglais idiomatique parfait mais choisit de ne pas le faire. Je ne parle pas français. J’ai travaillé sur cette langue pendant plus de six mois et le mieux que je sache dire c’est réserver une chambre avec douche. (rires) Toute ma vie j’ai pourtant essayé d’apprendre, mais je pense avoir un blocage avec les langues étrangères. Toutefois, c’est amusant de continuer à essayer. Le but était de trouver un accent belge anglophone qui pourrait nous divertir et correspondre à cet amusement avec lequel Poirot parle. Le processus de création a été très immersif. J’ai eu la chance de lire les romans d’Agatha, elle en a écrit trente-trois auxquels s’ajoutent cinquante nouvelles. La préparation du film a débuté neuf mois avant le tournage alors que j’étais en plein milieu d’une année de production théâtrale. J’ai pu facilement travailler sur l’accent, la moustache même la démarche de mon personnage. Cela a permis également de confectionner ses chaussures faites main, de se pencher sur les tissus et les matériaux que nous utiliserions pour les costumes. Un temps précieux également pour commencer à comprendre toutes les obsessions de cet Hercule Poirot de Michael Greene. Ce délai a été cruellement précieux et bénéfique au film car je savais qu’une fois que tout le monde arriverait, il faudrait que je sois prêt !

Q :  Vous avez composé une chanson pour Michelle Pfeiffer, Never Forget. Pourriez-vous nous en dire plus ? 

Kenneth Branagh: Patrick Doyle et moi-même avons écrit plusieurs chansons. Parfois juste pour exprimer l’émotion qu’on recherche, et la chanson ne sera plus jamais jouée. Pour celle-ci, le but était de retranscrire cette douleur, le constat cruel qu’il n’y aura pas de gagnants à l’issue. Quand Poirot part il dit : « J’espère que vous serez un jour en paix avec cet épisode ».  Nous naissons tous avec la certitude que nous allons mourir un jour. Et généralement, notre première expérience de la mort se fait avec la perte d’un membre de sa famille ou d’une personne proche. Quand j’ai perdu mes parents, le choc a été très dur pour moi mais j’ai vite compris que je ne pourrais rien faire pour changer le cours des choses. Quand nous avons évoqué cette chanson à Michelle, sa première réaction a été de faire en sorte que sa voix reste en forme. Mais finalement cette chanson ne repose pas sur une perfection musicale mais plutôt sur l’expérience que son interprétation implique. Le plus important à nos yeux était l’appropriation que Michelle s’en ferait plutôt que le fait de la chanter. 

Q : Patrick Doyle a composé l’ensemble des partitions musicales de vos films. Comment s’est passée la collaboration sur ce film ? 

Kenneth Branagh : Dès que je sais que je vais réaliser un film, je m’empresse de contacter Patrick. On mange ensemble, on trouve le moyen de se voir pour échanger sur des choses générales comme l’instinct, l’intuition. Ces discussions nous amènent à déterminer des directions, parfois non. Pour ce film, nous n’avons presque pas parlé de musique la première fois. Nous avons d’abord écrit une chanson. Elle ne figure pas dans le film, seul le thème est resté. Ce film est tourné en 65mm, un format qui m’évoque instantanément les films de John Ford, David Lean ou John Sturges. Le genre d’histoire qui vous transporte dans des grands espaces. Nous souhaitions cette version plus jazzy toutefois. Jusqu’aux deux tiers de la post production nous voulions très peu de musique. Le premier montage faisait 2h15 et je ne voulais pas qu’il ne dure plus longtemps que l’histoire ne l’exigeait. Je souhaitais qu’il soit entraînant, rythmé et assez dynamique. Maintenant le film doit durer 1h46 environ. Nous souhaitions marquer l’excitement au début afin de laisser le temps de dévoiler toutes les sous-couches et que les mensonges des personnages l’amènent vers quelque chose de plus émotif. A l’enregistrement de la musique, nous avons aussi réduit le nombre de cordes par exemple. La gamme des mélodies est très restreinte également. Le public est trop intelligent pour se faire manipuler par la musique d’un film. Pour la scène du meurtre, nous avons fait plus d’une douzaine de versions. Une sans son du tout, une avec une montée en puissance de la violence, du sang (mimique du meurtre) Et puis finalement, ça ne marchait pas. Généralement avec Pat, on écoute des musiques très variées en disant « on veut un peu plus de ça, un peu moins de ci ». Ce moment dans le film a une telle beauté, en fonction du point de vue, vous avez des avis différents sur l’action. J’adore travailler avec Patrick. C’est le genre de personne qui se lève tôt le matin et qui parle à tout le monde sur le plateau. Aux acteurs, aux costumières, sans a priori ni hiérarchie. Et très tôt dans la préparation du film également. C’est quelqu’un de très émotif – un ami très proche – et qui apprécie l’avis de tout le monde sur sa musique. Ça devient très compliqué quand vous devez lui dire que vous n’êtes pas sûr que telle ou telle partition fonctionne, car toutes ses compositions sont le fruit de tellement d’énergie, de sueur et de passion. Il est écossais jusqu’au bout des ongles, avec un accent très prononcé. Et comme la plupart des écrivains ou des artistes qui créent, il est toujours hyper enthousiaste quand il présente son travail. Il débarque en vous disant que c’est génial et qu’il adore. Quand éventuellement vous n’êtes pas sûr de sa création il vous répond avec son accent écossais : « Je n’arrive pas à te croire, bordel ! ». Parfois il vous rappelle le lendemain en vous disant que vous auriez peut être raison. Ou alors je me re-penche sur une précédente version que je n’avais pas validée avant et le supplie qu’il veuille bien la remettre dans le film. 

Q:  Quels conseils nous donneriez-vous pour avoir cette magnifique moustache ? 

Kenneth Branagh : (rires) Ça m’a pris quelques mois pour faire ce constat amer : je ne pourrais jamais me faire pousser une telle moustache ! Je ne possède pas la combinaison génétique ni les hormones nécessaires à ce « tourbillon de poils en deux parties » que mon amie Carol Hemming a créé. Ils ont construit un buste de moi et il y a dû avoir plus de onze versions différentes pour arriver à ce modèle magnifique. Agatha Christie la décrit dans ses livres en utilisant le pluriel « il portait les plus magnifiques moustaches d’Angleterre ». Elle était souvent qualifiée d’immense et majestueuse. Notre idée était de produire ce presque masque, son super pouvoir en quelque sorte. Poirot se cache derrière ses moustaches et observe les gens autour de lui. Comme la plupart du temps, il n’est pas pris au sérieux, ça lui donne la chance de mieux inspecter et fait de lui l’un des meilleurs détectives. Le premier jour où Daisy Ridley est arrivée sur le plateau, elle m’a vu avec ces moustaches. Elle a réagi directement : « Jésus, c’est osé ! ». Je lui ai demandé si ça allait dans le bon sens et elle m’a rassuré. Nous avons tenté tout le long du film de respecter le livre d’Agatha Christie. 

L’adaptation de Kenneth Branagh sortira sur nos écrans le 13 décembre. Pour vous faire patienter, on vous remontre la bande annonce ! 

Bande Annonce du Crime de l’Orient Express :

 

 

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