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      La Nuée : rencontre avec le réalisateur Just Philippot et l’actrice Suliane Brahim

      La Nuée est le premier long-métrage de Just Philippot. Alors que le film sort ce mercredi 16 juin dans les salles de cinéma, on a eu la chance de rencontrer le cinéaste et son actrice principale, Suliane Brahim, pour faire la promotion de cette œuvre hors du commun. La Nuée est un film de genre français comme on en voit peu, quelque part entre film social et film d’épouvante. Cet entretient a été réalisé avec d’autres médias (CinéVerse, Les Chroniques de Cliffhanger et Film de culte) à l’occasion d’une table ronde passionnante.

      Comment êtes-vous parvenu à réaliser cet ambitieux projet ?

      Just Philippot : C’est venu dans un cadre un peu spécial parce que je n’ai pas écrit le scénario. C’est Jérôme Genevray et Franck Victor qui s’en sont occupés, sur une idée originale de Jérôme. Moi j’ai eu un parcours un peu spécial et surtout un véritable coup du destin. Je suis arrivé sur La Nuée un peu par hasard. A la base j’ai réalisé un court-métrage qui s’appelle Acide, qui a très bien marché. Thierry Lounas (le fondateur de ces résidences, chez Capricci) a aimé mon film et est venu me voir à Clermont-Ferrand pour me parler du projet. Il m’a dit :

      « T’as l’air d’être un spécialiste du nuage, moi j’aimerais te faire rencontrer Franck et Jérôme parce que j’ai un projet de nuage d’insectes. Il y a aussi une famille, un huis-clos, des choses qui ressemblent à ce que tu as pu faire. Ça peut-être un très bon moyen de faire un premier long-métrage ».

      Donc je découvre le scénario, je rencontre Franck et Jérôme, et à partir de là, il y a des échanges qui se font dans un environnement qui était propice à une synthèse entre plusieurs cinémas.

      Le film possède de nombreuses inspirations américaines, mais demeure très français. Comment expliquez-vous ceci ?

      Just Phillipot : Il y a plusieurs choses. Il doit, d’une part, être français, car il est tourné en Auvergne et dans le Lot-et-Garonne, donc il ne pouvait pas faire semblant d’éviter le décor dans lequel il était. La deuxième chose, c’est qu’en France on a la chance d’avoir des salles « art et essai » et des salles avec des blockbusters. Aujourd’hui on sait tous synthétiser du documentaire de création avec du cinéma popcorn. Et La Nuée est une synthèse de ce système. D’ailleurs on m’a parlé de certains films, soit que je n’avais pas vus, soit qui m’ont inspiré inconsciemment. Un pote à moi m’a dit : « mais cette scène là c’est Jurassic Park. Cette scène là c’est Alien ». Et plus récemment on a comparé mon film à Massacre à la Tronçonneuse que je n’ai même pas vu.

      La Nuée : rencontre avec le réalisateur Just Philippot et l'actrice Suliane Brahim

      Tous ces films se nourrissent, se parlent. Il y a une synthèse qui se fait de façon naturelle, et c’est la force du cinéma en France. On avait envie de coller à un cinéma qu’on aime. Créer un pont entre le réalisme et le fantastique. Partir de l’Auvergne pour réussir à aller vers une nuée de sauterelles agressives comme dans un film américain. Et il ne fallait surtout pas rater ce côté-là. Trouver les moyens d’accéder à un cinéma dit spectaculaire. Moi je trouve qu’en France il y a parfois des films qui manquent de générosité envers les spectateurs. Là on avait une équipe qui a favorisé cette prise de risque. 

      Suliane, quel regard portez-vous sur votre personnage ?

      Suliane Brahim : J’étais plutôt en empathie envers mon personnage. Le personnage est comme ça. C’est seulement à la fin qu’elle se remet en question. Elle part la tête dans le guidon, et elle perd pied. Elle pense qu’elle a un horizon, mais elle est face au mur. Le film se concentre sur elle. (rires) J’ai aimé ce portrait de femme seule, avec ses deux enfants, qu’il n’y ai pas d’homme autour. Pour en arriver là, il y a forcément quelque chose qui me touchait. Ce portrait de mère célibataire est un sujet fort. Même si ce n’est pas le sujet principal. Ce film a plein de petites facettes, et parle de plein de choses. J’étais en totale compréhension de ce personnage.

      Comment diriger-vous vos acteurs ?

      Just Philippot : Je m’aperçois à quel point la tension en plateau peut-être importante. Quand tu tombes dans le chaos, dans un film catastrophe, il faut donner un là, parce que tu déconstruis totalement la chronologie. Vous savez bien que les films sont souvent tournés dans n’importe quel sens, et c’est parfois difficile pour les acteurs d’avoir cet espèce d’arc émotionnel. C’est difficile après d’éviter les faux raccords et les fautes de jeu.

      Donc moi j’ai essayé d’être constamment là pour mes acteurs et leur donner un sentiment d’agressivité et de chaos. Surtout quand tu arrives à la fin il faut que ça monte. J’avais l’impression d’avoir 12 ans des fois en expliquant mes fantasmes. Je leur disais « faites moi confiance, vous n’êtes pas encore allés assez loin ». Du coup à ce stade tu ne dis pas les actions de la même façon. Je vivais les scènes avec eux. Je criais, je gesticulais… Impossible de les lâcher. Je ne pouvais pas leur demander de faire leur job sans leur donner les moyens d’imaginer aussi des choses.

      La Nuée : rencontre avec le réalisateur Just Philippot et l'actrice Suliane Brahim
      Photo : Aubin Bouillé

      C’est épuisant et en même temps c’est galvanisant. Rien que la séquence du feu, pour moi c’était James Bond. Je suis allé les prendre dans mes bras parce que j’avais l’impression qu’ils risquaient leur vie. Mais dans un périmètre sécurisé bien sûr. Ainsi, la mise en scène c’est aussi un jeu de tension en plateau. Il faut être dur au moment où il faut l’être et souple au moment où il faut l’être. Je leur ai donné le plus d’informations possibles et les laisser le plus libre dans cette précision pour amener ce qu’il leur semblait être le meilleur pour leurs personnages.

      Suliane Brahim : Un tournage c’est une traversée. C’est une implication. La relation réalisateur / acteurs est primordiale. Parfois sans se parler, quand ça se passe bien, on est capable de se comprendre. On a pas besoin de tout dire. L’acteur entre de plus en plus dans la peau du personnage. Il y a tout un timing à gérer. Les relations évoluent d’une journée à l’autre. C’est une traversée collective, avec le réalisateur aussi. On avait énormément de libertés, et j’adore ça. Surtout qu’on est des acteurs assez instinctifs. C’est tout con mais un acteur a besoin de se sentir bien. Si je suis là et que je ne suis pas bien, rien ne sera bien. Il faut être bien à l’endroit où tu es et avec tes partenaires.

      La Nuée : rencontre avec le réalisateur Just Philippot et l'actrice Suliane Brahim

      Just Philippot : C’est important de rendre à César ce qui appartient à César. C’est là que tu t’aperçois de l’importance de ton équipe de cinéma. Déjà il y a la scripte qui va donner toutes les informations fondamentales sur ce que tu rates. Il y a un premier assistant qui crée des chronologies. On a senti les choses sur le plateau ensemble. Mais parce que j’avais des collaborateurs qui comprenaient ce que je voulais. Et après il y a un monteur qui continue dans cette mouvance. Quand tu trouves ton équipe, là tu te sens beaucoup plus entouré et moins à même de faire des erreurs. C’est facile de dire que j’ai su gérer mes acteurs, mais c’est une affaire de groupe.  

      Suliane Brahim : Y’a un côté aventure collective. Notre producteur croyait à cette façon de produire des films. Parfois on a trouvé des solutions collectivement. Et c’est super beau. Ça met une emprunte dans le film. C’est une aventure et heureusement.

      La Nuée : rencontre avec le réalisateur Just Philippot et l'actrice Suliane Brahim

      Just Philippot : Ca t’évites de faire est erreurs seuls. Là au moins il y avait beaucoup de propositions, ce qui est pratique pour le montage. Le but d’un metteur en scène c’est d’être le moins frustré possible au montage. Ce que tu fais c’est d’arriver en montage et d’être pénard. De pas être en manque d’images ou de son. Le court-métrage est déjà une bonne école, mais le long-métrage offre une ampleur totalement différente vis-à-vis de cette matière.

      Pourquoi votre film est-il autant ancré dans le réel ? Comment avez-vous décidé de la limite à poser sur le fantastique ?

      Just Philippot : Je vais essayer d’être le plus honnête possible. Moi il y a des cinémas que je n’aime pas en fait. Des types d’histoires auxquels je ne crois pas du tout. Et quand j’y crois pas, c’est pas la peine. J’ai ancré le plus possible ce film dans ce que j’aime au cinéma. Je voulais croire à cette histoire. J’essayais de me dire que c’était une histoire vraie, en tout cas probable. J’ai volontairement ancré le film dans ce que j’aime et dans ce mélange d’univers que j’apprécie. Parce que je pense que si on était allé plus loin dans le fantastique j’aurai cassé mon rapport à ce type de film que je veux faire.

      La Nuée : rencontre avec le réalisateur Just Philippot et l'actrice Suliane Brahim

      J’ai eu cette critique là. Que c’était un peu timoré dans l’aspect fantastique. Et je suis hyper emmerdé parce que franchement je sais pas comment on aurait pu aller plus loin. Je voulais rester sur ce pont entre le réel et le fantastique. Et je ne vois pas comment j’aurai pu pousser les curseurs mise à part en filmant des attaques. Et même, ces attaques je vois pas comment j’aurai pu les mettre en scène, parce qu’on serait tombé dans un délire façon La Momie. Des trucs qu’on connaît, qu’on a déjà vu, et qui ont été faits par des mecs brillants, ou pas d’ailleurs.

      Moi ça ne m’intéressait pas trop de faire ce type de film. Je voulais pas voir des trucs que j’ai déjà vu. Je voulais parler de notre monde d’aujourd’hui, j’avais envie de faire une métaphore de notre époque : la vache folle, Tchernobyl, le Covid, ont fait toujours les mêmes erreurs…  Et ce qui rend encore plus intéressante cette femme, c’est qu’elle est à l’image de notre monde. Elle fait ça pour ses enfants mais elle détruit la Terre sur laquelle ils sont censés grandir.

      Concernant la finalité du film, votre intention de mise en scène était plutôt optimiste, neutre ou au fond, pessimiste ?

      Just Philippot : On en parlait juste avant. Je pense qu’il y a dix ans, on avait le droit d’avoir des fins optimistes avec des personnages qui s’en sortaient, et qui apprenaient de leurs erreurs. Aujourd’hui, avec le monde dans lequel on vit, ce n’est plus possible, il faut faire un choix, il y a forcément une perte. On se demande d’ailleurs ce qu’il va nous rester demain. Est-ce qu’on aura autant d’eau, de nourriture, etc… On se demande ce qu’on va perdre.

      Et aujourd’hui, je pense que le cinéma pose la même question. Acide ça se finissait déjà très mal. Mais en même temps mes distributeurs m’ont dit qu’ils aimeraient qu’on parle du film sans que la fin soit trop sombre, ou le constat trop pessimiste. Cette femme en tout cas, voulait offrir à sa fille un monde dans lequel elle peut grandir. Et ça c’est un constat quand même positif. Elle en sort blessée, mais elle parvient à porter sa fille vers un autre jour. Il y a un regard sincère qui se fait. Belle fin ou pas, elle ressemble à notre monde.

      La Nuée : rencontre avec le réalisateur Just Philippot et l'actrice Suliane Brahim

      Suliane Brahim : Au début je pensais que mon personnage allait mourir. Mais si elle meurt à la fin, ce serait très égoïste pour ses enfants. Tout est pour elle, via elle, mais en fait non, elle fait ça pour ses enfants. Entre temps je suis devenue maman, et c’est vrai. J’ai une vision plus égoïste maintenant.

      Quels sont vos plus grands regrets sur le film ?

      Just Philippot : Il faut déjà accepter le premier jour que ce n’est pas le film que t’avais en tête mais c’est exactement celui que tu voulais faire. Moi j’ai eu la chance de pouvoir tout faire. Forcément il y a des choses qu’on a moins bien fait. Mais je n’ai pas de regret à proprement parlé. Mise à part peut-être avoir eu plus de moyens sur certains passages qui auraient pu permettre d’aller plus loin encore. Mais je sais pas. On ne peut pas refaire le match sinon on se pourri la vie. Il n’y a pas de regret, seulement des apprentissages qui m’ont rendu plus fort. Je ne connaissais pas l’effort d’un long-métrage, ce que ça pouvait donner et impliquer. C’est comme un marathon, une fois qu’on en a fait, on pourra aller plus loin sur le prochain.

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