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      Hirokazu Kore-Eda, digne héritier de Yasujirō Ozu : retour sur 25 ans de carrière

      Depuis sa Palme d’Or à Cannes en 2018, Kore-Eda ne passe pas inaperçu. Après 25 ans de cinéma, treize films et le succès international d’Une Affaire de Famille, le tokyoïte est au sommet de son art. 

      Digne héritier de Yasujirō Ozu par les sujets qu’il aborde et par le style contemplatif de ses films, Kore-Eda fait lui aussi appel à un casting récurrent. On retrouve, entre autres, la regrettée Kiki Kirin (Dans un jardin qu’on dirait éternelLes Délices de Tokyo) décédée le 15 septembre 2018, mais aussi Lily Franky (The Naked Director) et Hiroshi Abe, acteur charismatique particulièrement apprécié au Japon. Pour son quatorzième film, intitulé La Vérité, Hirokazu Kore-Eda dépasse les frontières et nous livre un long-métrage intégralement tourné en France…

      Nobody Knows : un bouleversant Peter Pan des temps modernes 

      Quatrième long-métrage de Kore-Eda, Nobody Knows (2004) s’inspire d’un macabre fait divers du Japon des années 1980. Baptisée Sugamo child-abandonment case, l’affaire s’est déroulée en 1988 dans la banlieue de Tokyo. Après une rencontre amoureuse, une mère volage abandonne ses cinq enfants dans son appartement de Toshima-ku. Livrés à eux-même avec seulement ¥50 000 pour survivre, les enfants sont retrouvés neuf mois plus tard dans un état d’extrême malnutrition : l’un d’entre eux ne survivra pas.

      Nobody Knows suit ainsi l’histoire d’Akira, Kyoko, Shigeru et Yuki, quatre enfants que leur mère abandonne pour rejoindre un amant. L’affaire est romancée, mais certains détails sordides de l’affaire sont tout de même conservés. Emblème de télévision japonaise et co-présentatrice de la télé-réalité Terrace House, You joue le rôle de Keiko, la mère de famille. Yuya Yagira incarne quant-à lui le jeune Akira, douze ans, précipité par sa mère dans l’hostile réalité du monde adulte. Sa sublime interprétation lui vaut plusieurs prix, dont celui du Meilleur Acteur à Cannes en 2004.

      Shigeru et Akira

      Une Affaire de Famille avant l’heure

      Tokyo, de nos jours. Trois enfants se glissent hors des valises d’Akira et de sa mère Keiko, qui viennent de s’installer dans l’appartement 203. Ici, les règles sont simples : pas de cris, pas de jeux bruyants, et interdiction de sortir. Quoi de mieux qu’une drôle d’introduction pour nous immerger dans cette histoire sordide? Jeune adolescent coincé entre une mère  absente et un père inconnu, Akira gère le quotidien de la famille Fukushima avec sa soeur Kyoko. Du haut de ses douze ans, le jeune homme incarne à merveille le qualificatif japonais majime : sérieux, calme, et responsable. Chaque soir, Kyoko suspend soigneusement le linge propre pendant qu’Akira cuisine pour la fratrie. « Tu dois manger tes carottes » souligne t-il à son petit frère Shigeru, un sourire au coin des lèvres. À la fois simples et touchantes, leurs conversations témoignent d’une admirable maturité. « Il a encore laissé ses carottes », lance Kyoko en parlant de Shigeru, petit garçon jovial au caractère bien trempé. 

      Une réalisation intimiste pour un drame troublant

      Parfaitement reconnaissable, la patte de Kore-Eda illustre à merveille le sujet de Nobody Knows. Plans fixes et lents mouvements de caméra se succèdent dans un effet de routine paresseuse. Les gros plans habilement exploités plongent le spectateur dans l’intimité de cette étrange famille que l’on semble épier. Alors qu’Akira et Kyoko gèrent chaque jour les tâches de la maison avec assiduité, Keiko enchaîne les conquêtes. Irresponsable, elle rentre de plus en plus tard, et souvent alcoolisée. Un jour, elle annonce à Akira qu’elle a rencontré quelqu’un dont elle est tombée amoureuse. « Encore ? » irrité, le jeune adolescent réprimande sa mère, qui rétorque aussitôt d’une insupportable voix de crécelle. « Cette fois-ci, c’est différent ». Une juste affirmation qui marque la première longue absence de Keiko…

      Les prémices insoutenables d’un terrible abandon 

      Quelques jours plus tard, Keiko laisse un mot et quelques billets de 10 000 yen sur la table de la cuisine. « Je pars pour quelques temps, prends soin de ton frère et de tes soeurs » écrit-elle. La lettre est soigneusement décorée de petites fleurs calligraphiées, mais le regard d’Akira est grave. Endossant ses responsabilités avec sérieux, le collégien dépose l’argent sur un compte, et l’utilise avec parcimonie. Livré à lui-même, il révise ses mathématiques en tenant les comptes de l’argent qu’il dépense pour nourrir sa famille. Réservé mais attentionné, Akira n’oublie jamais les sucreries préférées de la jeune Yuki lorsqu’il sort faire les courses. Bienveillant et courageux, Akira ne recule devant rien pour préserver les siens. Alors que l’argent vient à manquer, il sollicite les pères de Kyoko, Yuki et Shigeru, dont l’immaturité exaspère autant qu’elle attriste.

      Le livret de comptes d’Akira

      Nobody Knows, le destin tragique d’une fratrie négligée

      Alors que la situation frôle le désastre, Keiko revient chez elle après un long mois d’absence. Les bras remplis de cadeaux, elle rachète l’amour de ses enfants à coups de peluches et voitures télécommandées. Keiko aurait-elle des remords ? Loin de là. Alors qu’elle projette de partir à nouveau, Akira s’emporte : « tu es trop égoïste, maman ». Capricieuse et infantile, Keiko renchérit : « quoi, je n’ai pas le droit d’être heureuse ? ». Hirokazu Kore-Eda esquisse ici l’un de ses thèmes de prédilection : les relations parents-enfants. Profondément égocentrique, Keiko vit son bonheur au détriment de celui de ses enfants et compte sur Akira pour jouer les mères de famille à place. « Je compte sur toi pour faire de ton mieux ! » : de pénibles mots d’encouragement qui poussent Akira au-delà des limites du supportable.

      Une tragédie teintée de douceur

      Quelques jours seulement après sa virée « professionnelle », Keiko annonce aux enfants qu’elle doit repartir, mais sera de retour pour Noël. Déçus, mais pas inquiets, Kyoko, Akira, Shigeru et Yuki poursuivent leur paisible existence. Le temps s’écoule lentement, entre tâches ménagères et joyeuses conversations enfantines. Quelques notes de guitare joviales semblent atténuer la tristesse du drame familial dépeint par Kore-Eda. Une cage d’escalier grisâtre, les flâneries d’Akira au détour d’une ruelle, un petit parc ensoleillé… des plans qui se répètent pour dresser l’agréable train-train quotidien des Fukushima.

      Comme une joyeuse rengaine, les mots d’Akira animent les conversations et réconfortent la fratrie en mal d’affection. Bercé par une mélodie légère, le spectateur attend lui aussi patiemment le retour de Keiko, qui a promis de rentrer le 25 décembre. Peu à peu, les arbres se dénudent, les paysages blanchissent, et les enfants perdent espoir. L’argent manque, et la gravité de la situation refait surface.

      Yuki et Kyoko guettent le retour de leur mère

      Le mensonge vu par Hirokazu Kore-Eda

      Le thème du mensonge est parfaitement abordé dans Nobody Knows. D’un côté, ceux de Keiko qui blessent et détruisent. En écartant ses enfants de la société, Keiko les empêche de grandir et d’être heureux. De l’autre, les mensonges criants d’amour d’Akira, qui lutte pour préserver le bonheur de ses frères et soeurs. Lorsqu’il découvre que Keiko a quitté son travail et changé de nom, il distribue les traditionnelles otoshidama (de petites enveloppes remplies d’argent que l’on reçoit au nouvel an) à la fratrie et prétend que Keiko les a envoyées.

      Le début de la fin pour Akira et sa famille

      Bientôt, Akira grandit, rêve d’aller à l’école, et de se faire des amis. L’argent manque, l’eau courante et l’électricité sont coupées. Keiko a changé de vie et ne reviendra plus. Brisé, Akira compte chaque centime, puis se met à voler. Lorsque la propriétaire, inquiète de ne plus recevoir le paiement du loyer, rend visite aux Fukushima, la réalité bouleverse par son atrocité. Le regard vide, les enfants errent dans l’appartement à l’état pitoyable. Atterrée, la propriétaire détourne les yeux, et s’éloigne lentement. Elle n’appellera ni la police, ni les services sociaux, abandonnant les enfants à leur triste sort. Kore-Eda offre une cinglante critique de la société japonaise, que la détresse des plus faibles n’intéresse pas. 

      Un drame bouleversant

      Nobody Knows est déchirant. Il pointe du doigt la déliquescence de l’innocence et le désenchantement d’un fils face à sa mère et à la société qui les entoure. La douceur exquise qui se dégage du film durant la première heure se désagrège lentement pour laisser place à une insupportable descente aux enfers. Le temps semble long, la mélodie joyeuse qui berçait le film se raréfie. Les enfants ne sourient plus. Les rires laissent place à des cris de colère et une douloureuse tension s’installe lentement entre les personnages.

      Air Doll, une bouffée d’oxygène signée Kore-Eda

      Sorti en salles en 2009, Air Doll est le septième film de Kore-Eda. Bae Doo-na (Cloud Atlas, Sense8) y incarne Nozomi, une poupée gonflable esclave des plaisirs solitaires d’Hideo, interprété par Itsuji Itao (The Naked Director, Love Exposure). Quinquagénaire esseulé, Hideo habite un pittoresque appartement dissimulé au fond d’une sombre ruelle tokyoïte. Chaque soir, il s’installe en face de Nozomi, simulacre d’épouse à qui il raconte sa journée devant un bol de ramen acheté au konbini du coin. Obnubilé par cette compagne qu’il fantasme, Hideo se rêve directeur du pitoyable fast-food dont il n’est qu’un employé servile. Entre ébats solitaires et monologues sur l’oreiller, Hideo est la triste victime du bonheur factice qu’il s’est inventé.

      Nozomi et Hideo dans Air Doll de Hirokazu Kore-Eda

      Bae Doo-na en dutch wife pleine de vie

      Lors d’une fraîche matinée d’hiver, tout bascule. Bercée par quelques notes de xylophone, Nozomi s’éveille. Baignée de lumière du jour, elle effleure timidement la rosée du matin et prononce ses premiers mots d’une voix hésitante. « Ki-re-i », ou « magnifique » en japonais. 

      Habillée en soubrette et flanquée d’une lunch box en forme de pomme, Nozomi déambule parmi les salarymen pressés d’aller travailler. Sous le tintement des carillons japonais ballotés par le vent, la jeune femme s’émerveille à chaque nouvelle découverte. Une petite fille qui court, une épouse qui sort ses déchets, un employé municipal ramassant les ordures… Mais à peine « née », Nozomi essuie sa première déconvenue lorsqu’elle croise un groupe d’enfants en sortie scolaire. Les bambins chahutent joyeusement, et entre deux éclats de rire, une fillette attrape Nozomi pour l’entraîner dans leur chorégraphie guillerette. Souriante, la petite fille lâche aussitôt la main de Nozomi, sous le regard déconcerté de la jeune femme. « Tsumetai ! » (en français, tu es gelée !) lui lance-t-elle. Nozomi se meut comme un être humain, mais la froideur de sa peau trahit sa vraie nature.

      Une profonde réflexion sur les sentiments humains

      Petit à petit, Nozomi apprend à parler et marcher, puis tombe amoureuse de Junichi qu’elle rencontre dans un vidéo club. Serait-ce un clin d’oeil au monde du cinéma si cher à Kore-Eda ? Pour la jeune femme, c’est le coup de foudre, et pour nous, le déclic. Trop captivé par son idylle imaginaire, Hideo ne remarque même pas que Nozomi n’est plus un objet inanimé. Est-ce donc ça, l’amour ? Vivre aux côtés de l’autre pour combler la solitude, sans jamais lui prêter attention ? C’est l’une des nombreuses réflexions que propose Air Doll : l’amour, la solitude, la dépendance aux autres et les relations humaines…

      Junichi et Nozomi

      Vivre et se laisser mourir

      Différente des autres à bien des égards mais prête à tout pour avoir l’air aussi humaine que possible, Nozomi découvre pourtant le revers de la médaille. « Having a heart was heartbreaking » : car vivre, c’est aussi être blessé, souffrir, vieillir, et mourir. Lentement, le regard chatoyant de Nozomi laisse place à des yeux gonflés par la douleur d’exister. L’innocence d’une jeune fille encore épargnée par le monde se mue en désenchantement amer d’une femme brisée par la vie. Tantôt aérienne et joviale, la bande-originale composée par Katsuhiko Maeda devient elle aussi une douce mélodie tragique. Les tons pastels et les rayons de soleil cèdent quant-à eux la place aux couleurs sombres et à la pluie. 

      Une douce ode à la vie humaine

      Adapté du manga The Pneumatic Figure of A Girl de Yoshiie Gōda, Air Doll est un voyage au coeur de l’humain. À travers des dialogues poétiques et une réalisation en parfaite symbiose avec la narration, le long-métrage éblouit par sa délicatesse. Qui de mieux qu’un personnage étranger à la vie pour nous en enseigner les rouages ? Sous ses allures de conte fantastique, Air Doll dévoile un message susceptible de toucher chacun d’entre nous. Enfants, nous apprenons à compter, parler et vivre ensemble, mais rien ne nous prépare à souffrir et être blessé. « Kurushii » ou « it hurts » en anglais, tels sont les mots de Nozomi pour décrire la souffrance que lui apporte l’âme qu’elle a reçue. 

       

       

      Une Affaire de Famille, point culminant d’une carrière déjà au sommet

      Pour ce treizième long-métrage, l’accueil fut triomphal. En lice pour six prix différents après sa sortie, Une Affaire de Famille (2018) remporte tout d’abord la Palme d’Or à Cannes en 2018. Vient ensuite le prix du Meilleur Réalisateur au Festival du Film International d’Antalya, puis le César 2019 du Meilleur Film Étranger. Après The Third Murder, un thriller qui laisse de côté la thématique de la famille au profit de celui de la peine de mort, Kore-Eda revient avec un drame familial qui rappelle certains de ses longs-métrages précédents. 

      Côté distribution, on retrouve quelques-uns des visages propres aux réalisations du metteur en scène japonais. Lily Franky incarne Osamu Shibata, un ouvrier désabusé et paresseux attiré par l’argent facile. Sakura Andô (Love Exposure) interprète sa femme Nobuyo, rôle pour lequel elle reçoit le Japan Academy Prize de la Meilleure Actrice en 2019. Kiki Kirin revêt quant-à elle le costume d’Hatsue, grand-mère pleine de bienveillance et de sagesse.

      Manbiki Kazoku, un titre évocateur

      Une Affaire de Famille, en japonais Manbiki Kazoku, signifie littéralement « une famille de voleurs à l’étalage ». Sous ses allures romanesques, le titre cache un sens étroitement lié à l’histoire. Un soir d’hiver, Osamu et son fils Shōta tombent nez à nez avec une petite fille délaissée par ses parents. Osamu décide de la ramener sous son toit pour la nourrir avant de la raccompagner chez elle. Au cours du repas, Hatsue l’examine sous les regards inquiets du reste de la famille. La petite fille, Yuri, est couverte de bleus. L’hypothèse alors bien amorcée de la violence infantile se confirme lorsque Nobuyo et son mari surprennent une violente altercation entre les parents de Yuri. « Moi non plus, je ne voulais pas de cet enfant ! » mugit sa mère dans un accès d’hystérie. La décision est ainsi prise pour Nobuyo et Osamu de garder Yuri pour la protéger des coups de ses parents. 

      La petite Yuri

      Entre moralité et devoir familial

      Après seulement quelques minutes, le pari est réussi pour Kore-Eda qui cherche à nous faire sympathiser avec les Shibata, une famille à première vue peu recommandable. Peut-on leur en vouloir d’enlever Yuri, victime d’abjectes négligences à seulement quatre ans ? Ne mérite-t-elle pas d’être aimée et préservée ? C’est là toute la difficulté pointée du doigt par Kore-Eda. Après le bouleversant Tel Père, Tel Fils, le réalisateur explore une nouvelle fois le sujet des liens du coeur, opposés à ceux du sang. S’ils ne nous garantissent pas d’être aimé, ne pouvons-nous pas choisir notre famille ? Comme le dit si bien Nobuyo, « Normalement, on ne peut pas choisir ses parents. Mais c’est plus fort quand on les choisit, tu ne crois pas ? ». 

      Nobuyo, Yuri et Osamu

      Tel Père, Tel Fils 2.0

      D’un certain point de vue, Une Affaire de Famille semble presque être une version plus approfondie de Tel père, tel fils. Dans ce dernier, Keita Nonomiya, 6 ans, est balloté entre une famille modeste dont il est le fils biologique, et la famille aisée qui l’a élevé suite à une erreur de la maternité à sa naissance. On retrouve dans le neuvième long-métrage de Kore-Eda une réflexion qui tend vers la question de l’éthique. Un nourrisson échangé par erreur devrait-il vivre avec sa famille biologique ou sa famille adoptive ? Quels sont les liens qui prévalent ? Dans Une Affaire de Famille, il s’agit presque d’une question de vie ou de mort. La petite Yuri est coincée entre deux familles peu recommandables. D’un côté ses parents biologiques, violents et peu attentionnés, et de l’autre les Shibata, des voleurs peu scrupuleux (et plus encore…). 

      L’amour comme lien essentiel

      Mais la force des Shibata, et ce qui nous permet de les comprendre, réside dans les liens profonds qui les unissent. Comme le fait remarquer Osamu à Aki, « nous sommes liés par le coeur ». Le film est un raisonnement presque extrême pour nous démontrer que la vraie famille, c’est celle que l’on choisit, et qui nous rend heureux. « Quand on aime, on protège, on n’abandonne pas » dira Nobuyo à Yuri. Quelles que soient les circonstances, l’amour prévaut sur les liens du sang. Il est le seul élément essentiel à la construction d’une famille.

      La famille selon Hirokazu Kore-Eda

      Kore-Eda distille une partie de ses souvenirs d’enfance dans ce drame aux allures de croisade contre une société japonaise injuste envers les plus faibles. De I Wish à Tel Père, tel fils en passant par Nobody Knows, Kore-Eda décortique l’enfance et s’attache à sublimer les joies et les peines d’adultes en devenir. À travers une oeuvre profondément touchante, le réalisateur cherche à déconstruire notre image de la famille traditionnelle. À la manière de son prédécesseur Yasujirō Ozu, Kore-Eda signe une nouvelle fois un long-métrage frappant de réalisme. Il parvient à capturer les moments douloureux et authentiques de la vie de famille pour en dégager une poésie magnifique.

      Catherine Deneuve et Juliette Binoche sous les feux de la rampe dans La Vérité

      Pour son quatorzième film, présenté à la Mostra de Venise en 2019, Hirokazu Kore-Eda installe ses caméras en France. Avec La Vérité, le réalisateur japonais aborde sa thématique de prédilection sous un angle différent et s’intéresse à la houleuse relation entre une mère et sa fille. Cette fois, pas de Lily Franky ou de Kiki Kirin à l’horizon. L’habituel casting de Kore-Eda cède la place à une distribution à la fois ambitieuse et presque 100% française. La preuve que la maîtrise et l’oeil affuté du metteur en scène s’affranchissent de toutes les frontières.

      Une relation tumultueuse portée par un casting de rêve 

      Dans cette production franco-japonaise, Juliette Binoche incarne Lumir, une scénariste française expatriée à New-York et mariée à Hank. Interprété par Ethan Hawke, Hank est un sympathique acteur américain de série B aux tendances alcooliques. Alors que la biographie de sa mère Fabienne vient de paraître, Lumir, Hank et leur fille Charlotte décident de lui rendre visite à Paris. Les relations entre Lumir et Fabienne (Catherine Deneuve) sont épineuses, et la situation s’envenime. Pour cause, Fabienne est une actrice capricieuse, égoïste et obnubilée par sa carrière au point de blesser ses proches…

      Telle mère, telle fille

      Cette fois ci, ce sont les relations difficiles entre une mère et sa fille qui sont explorées par Hirokazu Kore-Eda. D’un côté, Fabienne, une actrice ambitieuse et obsédée par ses rôles au cinéma. Franche, tranchante dans ses propos et imbue d’elle-même, Fabienne a tout d’une femme détestable. Débordante de fierté, elle dénigre ce qu’elle ne comprend pas au détriment de ceux qui l’entourent. De l’autre, sa fille Lumir, enfant délaissée par sa mère et devenue une femme amère. Lorsque Luc, l’agent de Fabienne, la quitte pour une bévue qu’elle a commise, Lumir est contrainte de le remplacer et d’accompagner sa mère sur le tournage. Dans le film intitulé Souvenirs de ma mère, Fabienne incarne Amy, une jeune femme que sa mère abandonne pour aller vivre dans l’espace. Alors que cinéma et réalité se confondent peu à peu, le nouveau rôle de Fabienne fait figure de catharsis, et elle semble abandonner sa fierté dévorante…

      La famille vue par le prisme du cinéma

      Véritable orfèvre du grand écran, Kore-Eda a le sens du détail. Tout au long du film, le metteur en scène distille de subtiles références au cinéma qui lui est si cher. Dès les premières scènes, Charlotte promène un petit appareil photo à travers duquel elle observe le monde qui l’entoure. Plus à l’aise devant une caméra que face à la réalité, Fabienne sourit et pose pour sa petite fille. Pourtant animée par un franc-parler défiant les lois de la bienséance, Fabienne semble incapable d’affronter la vérité. Le cinéma, c’est la possibilité d’inventer et de mentir : comme dans un rôle, Fabienne joue la comédie pour dissimuler ses faiblesses.

      Une réalisation léchée typique de Kore-Eda

      Différent des précédents longs-métrages d’Hirokazu Kore-Eda par son aspect culturel, La Vérité parvient tout de même à toucher grâce à son réalisme. À travers les relations conflictuelles de deux adultes, Kore-Eda rejoint le sujet de l’enfance, qu’il se plaît tant à explorer. À la manière d’Ozu, il parvient à capturer les détails du quotidien et à en extraire l’essence poétique. Un délicat esprit contemplatif, quelques notes de piano et d’habituels plans lents que l’on se plaît à admirer. Le sujet du film touche par sa sincérité. Qui n’a jamais été en conflit avec ses parents ? Nous nous sommes tous sentis incompris un jour : La Vérité offre une belle réflexion sur la place de l’honnêteté dans les rapports avec les autres.

      Fort d’une filmographie de près de quatorze films, Hirokazu Kore-Eda brille par sa façon d’aborder le sujet de la famille. Inspiré par ses propres expériences, le réalisateur japonais met en scène des familles dysfonctionnelles et imparfaites, mais qui brillent par leur unité. De Tel père, tel fils à Nobody Knows en passant par Still Walking, Notre Petite Soeur ou encore Une Affaire de Famille, Kore-Eda explore avec délicatesse toutes les facettes de la vie humaine. L’enfance, l’abandon, l’amour, la vérité, la trahison… des thématiques abordées avec poésie par un réalisateur brillant.

      5+
      Lucile Carpentier
      Passionnée de cinéma de genre et de réalisation, j'écris également à mes heures perdues sur la page instagram @cinelulu !

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