[Critique] Les Habitants

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Réalisé en argentique avec sa caméra de 35 mm par Raymond Depardon, « Les Habitants » constitue le prolongement de son reportage photographique sur la France. Il a recueilli les conversations des français à travers les différentes régions du pays.

Un documentaire sociologique

L’idée est d’inviter des passants à continuer leur conversation au sein d’une caravane truffée de caméras et de micros. Plus de 180 personnes ont été filmées afin de nous livrer un extrait de leur bavardage devant une fenêtre, avec vue sur la ville en arrière-plan.

Loin des discours politiques, les causeries portent davantage sur les préoccupations personnelles. A l’image de Maupassant, Raymond Depardon en extrait l’essence de la classe populaire qui s’exprime crûment, mais d’une véracité inaltérable. D’une certaine manière, les sujets évoqués restent intemporels, tels que le mariage, la vie de famille, le couple, la relation avec les parents, les copains(ines). On y ressent une certaine angoisse de l’avenir de la part des jeunes protagonistes, tandis que les plus âgés évoquent une nostalgie du passé. Face à certains tête-à-tête, il est effrayant de constater la vision machiste sur les relations hommes-femmes de quelques-uns.

Le multiculturalisme de ces habitants apporte une douce image de la société. A l’instar d’une étude sociologique, ce long métrage nous permet de comprendre la vision de ceux que l’on entend très peu. On perçoit une contradiction entre les préoccupations des français, perçue à travers ce film et la vision des médias de masse. Quoiqu’il en soit, les accents des différentes régions nous invitent au voyage. La caravane poursuit sa route du nord au sud de la France. Les paysages sont  fabuleusement cadrés et d’une éclatante luminosité, même si l’on peut regretter une  longueur excessive.
Le concept du réalisateur est intéressant dans la mesure où c’est un moyen judicieux de s’immiscer dans le tissu social de manière plus réaliste. Toutefois, la mise en scène paraît bien plus organisée que l’on croit.

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Une mise en scène élaborée

Nous pouvons apprécier l’ingéniosité du montage de Pauline Gaillard, qui nous présente une composition de personnalités, dont la majeur partie sont issues de la classe sociale modeste, voire pauvre. Raymond Depardon a méticuleusement préparé la mise en scène. Assis à une table dans le cadre d’un face à face, les passants sont filmés de profil car le réalisateur aime travailler avec les visages. La persistance du regard induit une confrontation qui les contraint à s’exprimer. Cette intimité incite à des confidences qui peuvent nous surprendre . D’ailleurs, nous pouvons ressentir à certains égards un malaise en raison de notre intrusion dans cette caravane. Comment ne pas éprouver d’empathie lorsque l’un d’entre eux fait état de sa solitude suite au décès de sa mère? Témoins des petits drames quotidiens de ces habitants, nous sommes pris de rire, de colère et quelques fois de tristesse.

Le film rappelle les émissions de télé-réalité telle que  »Confessions intimes », durant lesquelles les personnes interviewées donnent l’impression d’interpréter des rôles. Ce qui revient à nous demander si les conversations de ces habitants n’ont pas été influencées par la présence des caméras.
L’inégalité de la teneur des conversations égratigne la qualité du scénario. Toutefois, Les Habitants constitue un travail anthropologique qui mériterait d’être davantage approfondi. Tel un thermomètre, on y décèle les différentes sensibilités des relations sociales contemporaines.

Reproduites dans un livre du même titre, séquence après séquence, Raymond Depardon a consigné ces conversations afin de graver les paroles recueillise. A l’écran à partir du 27 avril 2016, « Les Habitants » est un voyage authentique à travers la France.