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      Critique « Happy End » de Michael Haneke : Joyeux suicide !

      Il aura bien fallu cinq bonnes années pour se remettre de l’expérience douloureusement lancinante d’Amour, ce huis-clos bouleversant dont le triomphe absolu aurait pu faire basculer Haneke dans une suffisance artistique inéluctable. Mais c’est avec une énergie juvénile qu’il déjoue (encore une fois) les attentes en proposant une farce universelle située aux antipodes de la tonalité lourde et grave du film précédent. Après l’échec du projet pourtant prometteur Flashmob (film choral qui devait être centré sur le thème d’internet), Haneke a su rebondir en déroulant l’un des arcs initiaux de son film déchu en s’intéressant aux tribulations d’une famille bourgeoise installée dans la brûlante Calais. En ressort une réflexion dense sur les médias et la représentation, la société et l’individualisme, la volonté de vivre et de mourir. 

      Comédie macabre exigeante

      Comme il le rappelle lui-même (comme pour se défaire d’une réputation de réalisateur austère), Happy End est une farce et le titre n’est pas vraiment ironique. Après les pleurs, le rire donc car on sait qu’il est de coutume de voir en Haneke un individu froid qui aurait découvert l’humour seulement avec Happy End. C’est  pourtant mal connaître ses films et oublier que ceux-ci ont toujours été ponctués de touches de légèreté au milieu des débris du monde qu’il nous présente. Néanmoins, il est vrai qu’on rit davantage à gorge déployée devant cette pièce en plusieurs actes dans laquelle chaque membre de cette famille fait et se fait la comédie. Cela donne ainsi lieu à des scènes mordantes révélatrices de la nature profonde de ces êtres qui les composent. Quelles délicieuses séquences d’échanges de messages scabreux entre un homme et sa maîtresse que le spectateur essaye de démasquer ! L’humour se retrouve astucieusement mêlé à des jeux de piste malins qui titillent la curiosité d’un spectateur toujours impliqué dans une mise en scène aérée, subtile et peu bavarde idéologiquement.

      Par ailleurs, le registre comique se greffe à merveille aux drames individuels souvent ridiculisés comme pour montrer la vacuité du nombrilisme de chacun face à la misère du monde. Quoi de plus symbolique que Calais pour appuyer ce symbolisme où se tamponnent les origines et les histoires sociales? Haneke évite ainsi avec brio l’écueil des effets de surlignage politique qui le révulsent toujours autant. La problématique des migrants ne constitue pas le cœur du film mais elle sera le battement sous-jacent et parfois retentissant du film, littéralement symbolisée par l’éboulement du chantier de la société d’Isabelle Huppert et de son fils. Quoi donc de plus éloquent que l’image pour se soustraire à la thèse dialoguée ?

      De plus, le cadre générique ne constitue pas une excuse selon le réalisateur pour se soustraire à sa traditionnelle rigueur formelle. Happy End est ainsi traversé par un art de la composition des plans et des séquences qui va renforcer un sentiment d’immersion chez le spectateur, qui se retrouve piégé dans le quotidien de ces êtres pathétiques et hypocrites, desquels seuls la fillette et le grand-père acariâtre (incroyable et magistral duo formé par Fantine Harduin et Jean-Louis Trintignant) ressortent plus dignes car pas dupes sur ce qu’ils sont. Porté par un casting solide (avec un Mathieu Kassovitz en nouvel arrivant fort convaincant en touchant père de famille mi-maladroit mi-lâche), le film pose un regard aussi amusé que chirurgical sur une société occidentale monstrueuse repliée sur elle-même comme cette famille insensible au reste du monde.

      Réflexion

      Ce changement tonal ne saurait donc échapper au fil conducteur des obsessions d’Haneke, qui s’intéresse toujours autant à la violence de l’âme, à la froideur sociétale et au filtre posé par la représentation via les images. Ainsi, la séquence d’ouverture est une savoureuse devinette qui joue avec le spectateur, qui se voit adopter le point de vue de l’écran d’un smartphone : celui d’une fillette qui filme sa mère via une application  qui ne fait point de doute concernant sa parenté avec Snapchat. Ses messages anticipent les actions de sa mère qui ressort dégradée par le prisme du regard de sa fille qui ne la supporte plus et qu’elle veut faire « taire ». Le procédé agace un spectateur toujours aussi impliqué par Haneke qui pose un miroir communiquant. Le malaise est donc toujours palpable et on rit parfois nerveusement face à ces échos de nous-mêmes et de nos comportements honteux. La violence inconsciente de cette fillette renforce le malaise et rappelle le caractère puissamment inhibant de l’écran sur nous mêmes. L’amour, la famille, le travail sont autant de valeurs atomisées et qui survivent difficilement dans ce cocon cynique et infertile. Il ne perdure que quelques sursauts d’humanité, comme entre le patriarche et la petite-fille qui se dévoilent dans une scène d’une justesse extrême. Chez Haneke, finalement, on ne se révèle complètement que par fragments et c’est seulement ainsi qu’on peut saisir la vérité des êtres la plus totale. 

      Considéré injustement comme un film mineur dans la filmographie de son auteur, Happy End n’en est pas moins une charge féroce et tout aussi universelle que les autres œuvres de Haneke. Comédie macabre qui nous rappelle à notre propre férocité mais aussi nos faiblesses, le film réussit à nous confronter à notre véritable nature marquée par une hypocrisie et une insensibilité sociale palpable. Haneke dira lors d’une projection qu »un film ne doit pas finir sur l’écran mais dans la tête du spectateur ». Force est de constater qu’il respecte une nouvelle fois son cahier des charges tout en se renouvelant sans cesse avec une énergie inépuisable. 

      A découvrir ce 04 octobre. 

      Bande-annonce Happy End

       

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