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      Rewind : Night Call, immersion dans la peau d’un reporter implacable

      Dans les années 1930, un reporter américain prendra des clichés de scènes de crime et d’accidents pour les revendre à la presse locale. Arthur Fellig sera le premier à utiliser, dans sa voiture, un scanner radio de la police. Première source d’inspiration du réalisateur Dan Gilroy pour Night Call, il se ravisera en apprenant l’existence du film The Public Eye de Howard Franklin, directement inspiré de la vie du photographe. Le cinéaste reviendra sur son idée en arrivant à Los Angeles, apprenant alors l’existence des nightcrawlers. Des reporters d’images que l’on pourrait définir par leur indépendance et leur activité quasi-exclusivement nocturne dans le but de dénicher les meilleures images d’accidents ou de scènes de crime destinées aux médias locaux. Night Call est disponible sur Amazon Prime Video depuis le premier mars.

      Une autre cité des anges

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      Nightcrawler / Paramount Pictures

      Pour son premier film, le cinéaste dresse le portrait d’un nightcrawler prêt à tout pour réussir dans son domaine. Ayant, à première vue, tous les traits d’un sociopathe étant presque un être animal, Louis Bloom interprété par Jake Gyllenhaal, impressionne par la complexité de sa personnalité, à la fois atypique, fascinante et angoissante. L’idée était claire pour Dan Gilroy, se raccrocher à une dimension réaliste, quasi-documentaire, à mesure que le reporter d’investigation débute une toute autre manière d’exercer sa profession : celle de retravailler les scènes de crime comme un véritable faiseur voire même d’en être à la source directe.

      En nous immergeant dans une toute autre facette de Los Angeles, aux confins de la nuit, l’auteur-réalisateur nous présente un univers méconnu où se côtoient des individus souvent invisibilisés développant une toute autre énergie. Dans ce Los Angeles obscur, un univers nous intéresse tout particulièrement ici, celui des médias locaux à la recherche d’informations spectaculaires et voyeuristes. Un espace dans lequel le personnage excellera d’abord par ses qualités intrinsèques à sa personnalité : discret, antipathique et travailleur acharné. Puis, plus globalement, par l’idée qu’un individu puisse, grâce aux dérives médiatiques, son efficacité et sa grande attention aux détails, triompher professionnellement, développant une rationalité extrême défiant toute morale et toute éthique. Louis Bloom étant un reflet absurde et jusqu’au-boutiste de sa profession et plus globalement, du libéralisme de la société américaine.

      Louis Bloom, success-story froide et lancinante

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      Jake Gyllenhaal, Nightcrawler / Paramount Pictures

      Comme le rapportait Dan Gilroy au micro du média indépendant ScreenSlam : « Nous avions décidé très tôt que nous ne voulions pas émettre de jugement de valeur moral sur le personnage ou sur quelconque élément du film. Nous voulions que les individus prennent leurs propres décisions. »

      Night Call étonne davantage par la voie de ses intentions que celle de son sujet. Au-delà d’une simple formalité de point de vue, cette intention de faire également disparaître le regard du cinéaste et d’inviter le spectateur a une immersion totale permet au personnage de Louis Bloom de cristalliser une complexité rarement vue au cinéma. Une complexité au service d’une success-story qui révulse et attire, qui nous rend discrètement complice des médias immoraux et de la création d’un être implacable, au service d’une logique aveugle. Le réalisateur avouant lui-même avoir voulu filmer son protagoniste à la manière d’un documentaire animalier, se laissant guider et soumettre à ses propres règles et son adaptation méthodique.

      C’est cette adaptation, furtive et sans restriction, qui définira le parcours de Lou dans son univers narratif. Que ce soit d’abord par les nombreux entretiens d’embauche qu’il mènera, étant au plus bas de l’échelle sociale et escroc ordinaire, prônant le mythe du self-made man américain, l’acharnement au travail ainsi que la loyauté absolue. Ce n’est que par un hasard total qu’il se retrouve alors face à un accident de la route marquant sa rencontre avec une équipe de tournage filmant les suites du drame. Dès le lendemain, se procurant rapidement une caméra et un scanner radio, ses premières confrontations avec le métier sont des échecs cuisants. Pourtant, embrassant une rhétorique implacable et déifiant le rêve américain, il devient alors la figure de proue d’une chaîne de télévision locale en perdition. Étant prêts à tout, voyant un potentiel et une grâce dans les troubles de Louis Bloom, le rendant performant et inventif, les responsables de la chaîne vont alors lui apprendre les rouages exécrables mais bien légaux de la profession.

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      Nightcrawler / Paramount Pictures

      Dans un engagement total et une intégrité sans faille à sa propre réussite, le protagoniste va alors utiliser ses partenaires, engageant notamment un jeune vagabond lui promettant le même destin. En réalité, Lou lui mentira éhontément, se faisant passer pour un chef d’entreprise, et en le manipulant jusqu’à son dernier souffle, le filmant à l’agonie prétextant une rixe qu’il avait lui-même créé. Inclassable, le personnage deviendra un avatar, au fur et à mesure du dénouement, d’une ascension extrême et glaçante. Accompagné par un thème musical enjoué et infiniment ironique, Louis Bloom félicitera ses nouveaux employés dans les derniers instants du film, leur glissant une dernière réplique après un discours sur le mérite et l’importance d’une vie carriériste, catalysant toute la ferveur maladive d’un solitaire insaisissable : « Je ne vous demanderai jamais de faire quelque chose que je ne ferais pas moi-même. »

      Les nightcrawlers au service de l’industrie de l’information

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      Jake Gyllenhaal & Rene Russo, Nightcrawler / Paramount Pictures

      Décuplée à travers cette immersion dans la peau de Louis Bloom, la critique sous-jacente de l’industrie de l’information reste une intention importante dans Night Call. En réalité, Dan Gilroy, soucieux de dresser un portrait juste, fera énormément de recherches en amont pour travailler cette plongée dans le monde des médias locaux et des reporters d’images choc. Un personnage en particulier, n’ayant rien à envier à la complexité du protagoniste principal, achemine cette représentation d’un média en plein naufrage. Nina Romina, interprétée par Rene Russo, est la directrice de l’information de Channel 6, chaîne avec laquelle Lou va se lier. C’est elle qui lui rappellera la nécessité de capturer l’esthétique d’une certaine violence de l’instant, ou notamment chasser plus précisément des drames visant des familles blanches et aisées et ainsi choquer l’opinion. Des conseils que le protagoniste suivra à la lettre le menant à filmer l’insoutenable, ne se préoccupant plus d’une quelconque morale.

      C’est d’ailleurs lorsque se jouera une certaine déontologie journalistique, que Night Call basculera dans une dimension encore plus obscure. Ayant filmé les cadavres d’une famille entière, Louis Bloom décide alors de filmer un berceau vide et ainsi ajouter une touche effrayante au récit journalistique. Malgré le refus catégorique du personnel de Channel 6, Nina Romina choisira de diffuser les images en floutant les visages, ne résistant pas à l’appât du gain. Néanmoins, cela ne s’arrête pas là. En diffusant une vision binaire et fausse de l’urbanisme de Los Angeles, la chaîne perpétue des schémas bien connus de l’histoire racialiste des États-Unis en pointant un doigt éternel sur les minorités. Une manière pour le réalisateur de dénoncer la manipulation systémique pour coller à des standards d’opinion voire de recréer des schémas inscrits dans la mémoire collective américaine.

      C’est là toute l’ironie et la force de Night Call, n’étant jamais question pour Lou de propager un racisme ancestral ou de manipuler l’opinion. L’important étant ici d’être un reporter qui vend et s’impose dans un domaine, comme une allégorie du parfait travailleur au service d’un capitalisme souriant aux audacieux.

       

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