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      Belle de Mamoru Hosoda : je chante donc je suis

      Naturellement focalisé sur la quête d’identité, le cinéaste japonais réalise sa version de La Belle et la Bête dans un très beau film, plastiquement sublime. Un voyage entre drame humain et fantastique qui rappellera sa précédente œuvre : Summer Wars.

      Belle : la nouvelle merveille de Mamoru Hosoda

      Déjà 15 ans que Mamoru Hosoda est devenu un réalisateur à suivre. Après trois longs-métrages animés issus de franchises (dont deux films Digimon et un One Piece), le nippon s’est illustré avec La Traversée du temps, un drame teinté de fantastique où une jeune lycéenne avait l’opportunité de revenir dans le passé pour rattraper ses erreurs. Un film qui oscillait entre tragédie humaine et esthétique cyberpunk, lorsque le numérique n’était pas encore la norme dans le cinéma d’animation. S’en suit quatre productions, d’abord géniales (Summer Wars et Les Enfants loups, Ame et Yuki), puis plus inégales (Le Garçon et la Bête et le moins intéressant Miraï, ma petite sœur).

      Dans Belle, sa neuvième œuvre, nous suivons Suzu, jeune lycéenne introvertie et traumatisée par la mort de sa mère. Sur les conseils d’une amie, elle crée un avatar dans « U », une sorte de réseau social/jeu vidéo où les participants peuvent interagir au sein d’un monde virtuel. Dans U, Suzu devient Belle, une chanteuse suivie par quelques milliards d’utilisateurs. Elle y rencontrera Dragon, une créature solitaire qui bouleversera sa destinée.

      (Wild Bunch Distribution)

      Une chose est frappante dès l’introduction de Belle : les amateurs du cinéma de Mamoru Hosoda ne seront pas en terrain inconnu. Dans les bases de son scénario, Belle fait très vite écho à Summer Wars, son cinquième film, où il était déjà question d’un réseau social interactif. Mais exit « Oz », qui comptait à peine quelques centaines de millions d’inscrits et bienvenue dans « U », qui en recense plusieurs milliards.

      Une esthétique débridée

      Malgré cette grande similitude, Hosoda marque très vite les changements entre les deux univers. Le premier traitait d’un avenir assez fantasmé, où administrations et grandes compagnies se réunissaient dans des façades interactives. Une ambition que n’osait afficher à l’époque les tenors du milieu (MySpace, Facebook). Avec l’arrivée de Snapchat, Instagram, Reddit et autres Twitter, les comportements sur ces plateformes n’ont cessé leur mutation. Dans Belle, « U », se veut plus réaliste au sens premier, puisque ce monde virtuel renvoie directement aux avancées permises avec la réalité virtuelle et augmentée, désormais réalité en 2021.

      À l’image de ces réseaux en croissance permanente, l’esthétique qui traverse le film de Mamoru Hosoda est devenue d’une densité sans égale. Grâce à une mise en scène hybride, autant mesurée dans les moments plus sensibles que grandiloquente dans les séquences d’action, le cinéaste réussit l’exploit de créer un univers aussi tangible que fascinant. Pas de soute, il s’agit de son œuvre la plus ambitieuse d’un point de vue stylistique. Et force est de constater que le pari est réussi visuellement, avec un foisonnement de détails qui manquent presque de dévorer le cadre par leur nombre et leur ampleur. Il est plutôt rare de se retrouver subjugué et terrassé par une telle densité esthétique. Mais Hosoda l’a fait et propose ce qu’on a vu de plus beau au cinéma pour un film d’animation japonais depuis Promare ou Les Enfants de la mer, tous deux sortis en 2019.

      (Wild Bunch Distribution)

      Belle sanctifie sa beauté graphique par un foisonnement thématique plutôt pertinent. Au-delà de son approche intéressante de l’univers cyberpunk comme vecteur d’émancipation de la réalité, le film repose en premier lieu sur une quête de l’identité. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si Mamoru Hosoda a nommé le réseau social « U » (ou You, qui signifie « Vous », qui peut être interprété au sens « soi »).

      Cette recherche existentialiste passe à travers les personnages, notamment Suzu et Dragon, sous forme d’hommage poussée à La Belle et la Bête (autant le conte du folklore français que le film d’animation Disney, le préféré du réalisateur de ses propres dires). La destinée de Suzu et de « La Bête » se heurtera à un plaidoyer anti maltraitance infantile. Comme si Hosoda, qui a longtemps travaillé sur de très célèbres animés pour adolescents (Digimon, Dragon Ball, Sailor Moon, One Piece), souhaitait s’adresser directement aux géniteurs de son public. Il s’agira aussi d’aller jusqu’au bout de son travail textuel autour de l’enfance, les personnages de sa filmographie oscillant tous entre 5 et 17 ans.

      Une si laide réalité

      Quelques éléments interrogent tout de même à la vision de Belle. D’abord, sa gestion du rythme parfois chancelante, quand elle n’est pas archaïque, avec une structure bien trop attendue. Le film semble ainsi ne pas aller aussi loin dans son écriture que dans ses ambitions visuelles. Un élément confirme cela : l’apport de la musicalité qui semble presque inabouti. Les très belles chansons (traduites dans la version française, avec la voix de Louane) servent idéalement le récit, mais paraissent noyées dans le flot esthétique permanent (quasi un détail de plus parmi tant d’autres).

      Dans Summer Wars (Eurozoom), Hosoda s’essayait déjà à un réseau social interactif dans un film teinté de numérique.

      Par opposition, les scènes dans le monde « réel » manquent d’enjeux. Contrairement à Summer Wars où l’intrigue hors du jeu était primordiale (et que la partie numérique était minoritaire, s’expliquant également par la différence de budget entre les deux films), celle de Belle apparaît comme un brusque coup de frein en plein milieu de l’autoroute du rêve. D’où cette sensation d’un long-métrage parfois flottant, même indécis dans ses rebondissements. Et ce, malgré quelques gags et situations qui font la part belle à la mise en scène de Hosoda, dont les plus fans s’amuseront à retrouver les références et gimmicks chers au réalisateur (l’imagerie de la baleine, les véhicules qui passent devant les personnages, un personnage féminin aux cheveux mauve).

      Petit événement d’animation de cette fin d’année, Belle reste un spectacle exaltant, dont l’énergie emporte tout sur son passage. Un long-métrage qu’on n’osera pas qualifier de « blockbusteresque », mais qui, de par son ampleur visuelle et esthétique, est à coup sûr l’un des plus ambitieux du cinéma animé nippon depuis des lustres. Belle reste toutefois dans le milieu du panier de la filmographie de Mamuro Hosoda. Mais s’il n’enlève rien à sa capacité à ériger des univers fantasques qui stimulent au-delà de l’expérience cinématographique. Et de le qualifier sans sourciller de cinéaste japonais contemporain le plus passionnant de sa génération.

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