« Downsizing » : rencontre avec Alexander Payne

« Downsizing » : rencontre avec Alexander Payne

A l’occasion de la sortie de son nouveau film, Downsizing, Alexander Payne est venu répondre à plusieurs questions à la fin de la projection. Une rencontre très sympathique entre le réalisateur américain et un public curieux et enjoué. Just Focus vous dit tout ! 

Q : Downsizing est un projet de longue haleine que vous élaborez depuis 10 ans. On sent que vous en êtes passionné. Qu’est-ce qui vous a poussé à envisager cette solution à la surpopulation, au changement de climat. Pourquoi pensez-vous que le film est resté autant de temps dans votre esprit ?

R : Je suis épuisé des projets faits avec passion. Ça m’a pris onze ans pour faire ce film, de la conception à l’exécution. Et ça ne signifie pas forcément que le résultat est meilleur qu’un film sur lequel j’aurais passé juste une année. Mon co-écrivain, Jim Taylor, a un frère un peu barré, Doug. Et Doug nous a donné cette idée qu’être petit nous permettrait de faire plein de choses. Et nous avons enrichi l’idée en apportant un conflit entre les grands et les petits. Au départ, je trouvais ça un peu insensé. En 2006, j’étais dans un avion quand j’ai repensé à cette idée. A son application dans la réalité. 

 

Q : Avez-vous consulté des scientifiques ?

R : Nous avons inventé l’essentiel du concept. En revanche,  nous avons parlé avec des biologistes sur les conséquences d’un rétrécissement extrême du corps humain.

 

Q : Quels ont été les challenges artistiques et techniques dans ce film ? 

R : C’est mon premier film qui se base principalement sur les effets visuels. La leçon de cette expérience est que c’est n’est pas difficile. Juste extrêmement chronophage. En tant que réalisateur, vous devez engager un très bon superviseur d’effets visuels. J’ai dit à James, (ndlr : James E. Price), « aide moi à comprendre le processus petit à petit, et fais moi croire que je fais un vrai film ». La performance d’acteur est ce dont souffre le plus les films d’effets visuels à mon goût. Et je ne pouvais permettre ça dans mon film. On compte 750 plans à effets visuels dans Downsizing (ndlr : un film de 130′ en comprend en moyenne 1 600). Et la plupart d’entre eux ont été élaborés dans le respect des acteurs. Le résultat paraît banal. Je voulais que ce film ait l’air d’avoir été tourné dans les années 80. A la différence de beaucoup de films d’effets visuels, mes plans sont plus longs et donc avec plus de challenge.

 

Q : Le plus difficile a été de rendre les humains plus petits, ou de rendre le monde plus grand ? 

R : C’est une excellente question. Je pense que la vraie question que vous posez c’est comment je fais pour être si beau. rire. Comment se fait-il que ma peau de cinquantenaire paraisse si fringante ? Est-ce que j’applique des lotions ou alors est-ce que je me lave le visage avant d’aller dormir ? Plus sérieusement, de manière physique ou via les effets visuels ? Le superviseur des effets visuels, le chef opérateur et moi même avons débattu pendant très longtemps sur l’utilisation de petites caméras ou de grosses caméras. Comment filmer des gens petits ? Jusqu’au moment où Matt Damon est downsizé nous filmons les personnages comme si les gens petits existaient. Mais nous n’avions que des caméras de taille normale. Si vous voulez filmer une petite personne en gros plan, vous pouvez soit utiliser une longue focale (ce qui restreint votre profondeur de champ et la netteté de l’arrière plan), soit une courte focale vous vous rapprochez et votre champ de vision est beaucoup plus large. Le film opère une transition dans le plan où l’on découvre des maïeuticiens Jamaïcains et Trinidadiens qui attendent l’arrivée des downsizés. Vous voyez soudain apparaître une énorme sage femme et vous réalisez que vous filmiez déjà des gens petits. L’effet est également renforcé par une transition optique où nous prétendons que des petites caméras existent dans le monde des petits. Et ce jusqu’à la fin du film, les grandes personnes sont filmées avec des petites caméras.  

 

Q : Avez-vous donné des consignes spécifiques à votre décorateur pour la chambre de downsizing ?

R : Je lui ai dit que je voulais que ça ressemble à un four à micro-ondes. Ce n’est pas tourné sur fond vert. C’est le travail de l’équipe de décoration, construite presque totalement. Et quand on leur retire leurs dents, nous étions dans une école de dentistes à Toronto. 

 

Q :  Que vouliez-vous explorer dans ce film ?

R : silence. Alexander Payne regarde les notes de la journaliste. Qu’est-ce vous avez d’autre ? Explorer, dois-je prendre ce mot au pied de la lettre ? Downsizing ne traite pas d’exploration. Après Sideways, j’étais pressé d’entreprendre quelque chose de plus ambitieux que mes précédents films. Avec toujours cette conscience politique qui existait dans mes deux premiers longs métrages, Citizen Ruth et Election (ndlr : l‘Arriviste en français). 

Q : Le ton du film est un cocktail de sérieux, de fun et d’humour. Comment avez vous su équilibrer, dès l’écriture, ce mélange de tons qui est vraiment votre marque de fabrique en tant que réalisateur ?

R: : (en français : « le style c’est moi »). rires. On m’a souvent posé cette question, comment garder l’équilibre entre l’humour et le drame. Et je ne sais pas comment, je ne pourrai pas le décrire. Ça vient comme ça. L’écriture est un long processus. Six ans ont passé entre Sideways et The Descendants. Et je voulais que Downsizing suive Sideways mais le scénario prenait bien trop de temps ! Et c’est devenu impossible de le financer. Le travail d’écriture est instinctif. L’humour provient, pour Jim et moi, du fait de partir d’une prémisse absurde et de la traiter de manière totalement sérieuse.

 

Q : Diriez-vous que ce film soit une histoire d’amour ? 

R : Ça évolue en une histoire d’amour. Totalement improbable d’ailleurs. Elle prend ses racines dans le début du film avec les deux aventures que Matt a. Sa femme, et les rencarts stupides qui suivent un divorce. Et finalement, la troisième c’est la bonne alors qu’il ne l’attendait pas. Nous avons même été surpris avec Jim en écrivant l’histoire. C’est venu comme ça. Sideways était la première histoire d’amour que j’ai écrite.

 

Q : Parlez-nous de Hong Chau. Qu’est-ce qui vous a poussé à la caster ? 

R : Pourquoi elle plutôt qu’une star ? Les dieux du casting m’ont envoyé Hong Chau. La vraie vedette du film est vietnamienne, née en Thaïlande de parents réfugiés, puis a émigré en Louisiane quand elle était petite. Là où il y a une industrie de crevettes comme au Vietnam. Ses parents possédaient des épiceries et elle a intégré une école de cinéma. C’est la seule personne de sa famille qui soit allée à l’université. Elle préfère les films plus que de jouer. A l’école, elle jouait dans des films scolaires et ses camarades l’ont convaincue qu’elle deviendrait une grande actrice. Après l’université, elle est partie à New York pour suivre des cours de comédie. Je l’avais remarqué dans Inherent Vice de Paul Thomas Anderson en 2014. Elle a un petit rôle mais son interprétation de la prostituée est un moment mémorable. Elle a également joué dans des séries TV américaines que je n’ai pas vues.

 

Q : Je suis Vietnamien et je trouve le personnage de Hong Chau très crédible. A-t-il été conseillé par des vietnamiens ?

R : Elle a tout fait elle-même. Le vietnamien est sa langue maternelle. Elle me l’a avoué plus tard qu’elle voulait rendre hommage à ses parents dans sa manière de jouer. Elle respecte le rythme de la comédie, le pathos des dialogues tout en se référant à ses parents qui parlent comme son personnage. 

 

Q : Elle vole la vedette complètement, Christoph Waltz aussi…

R : C’est clair ! C’est un film sur Matt Damon mais dès qu’on la voit pour la première fois, soudainement on se dit « Matt qui ? » Ma femme est ici présente avec nous. Quand elle a vu les premières versions du film elle m’a dit que le public adorerait Christoph et que si je pouvais rajouter des séquences avec lui, je devais absolument le faire.

 

Q : Pensez-vous à des actrices ou acteurs en particulier quand vous écrivez contemporains ou récents ?

R : Pour le personnage de Matt Damon, j’ai pensé à Paul Giamatti et Jack Lemmon. Pour le rôle de Christoph Waltz, j’avais un ami syrien en tête. Hong Chau aurait pu être jouée par Gong Li. Ça ne m’arrive pas automatiquement. Quand vous êtes face à un obstacle, je trouve que ça aide grandement si vous pensez à des acteurs ou personnes que vous connaissez bien, même s’ils sont décédés. 

 

Q : Quelle scène vous a apporté le plus de satisfaction ? 

R : Le plan où Ngoc Lan dit : « Oui, j’irai en Norvège avec toi ». Au moment de la sortie du film, je l’avais vu plus d’un millier de fois. Je me disais que je ne voudrais plus jamais revoir Downsizing de ma vie. Ce plan capture la performance de Hong et la caméra se rapproche petit à petit d’elle. Elle l’a réussi en une seule prise. A chaque fois que je revois ce plan je remercie les dieux de me dire que si le reste du film est assez réussi pour porter cet instant, cela me suffit. On ressent de l’excitation quand on est témoin de ce genre de plans et d’interprétation. Ça reflète l’organisation inhérente au plan, le planning du scénario, du casting et des acteurs -qui était prévu depuis bien longtemps- et quand ce moment surgit, complètement spontané, vous ressentez que ça arrive pour la première fois. J’ai dîné le mois dernier avec le grand Ken Loach et il me parlait de l’excitation que provoque le cinéma à la différence du théâtre. On capture des interprétations de comédiens, professionnels ou pas, mais être témoin de réactions humaines véritables, entendre quelqu’un, lui répondre, interagir avec, tout ça devient très complexe à saisir de la meilleure des manières pour l’éternité. Car dès que la performance est captée, il n’y a pas de marche arrière. Ken Loach trouve que c’est plus difficile quand on travaille sur une fiction qui comporte des répétitions ou un planning. C’est plus simple quand vous ne répétez pas. J’ai beaucoup de respect pour M. Loach. Toutefois c’est possible en fiction si vous avez un comédien en béton et si vous le réussissez dès les premières prises. Et surtout si le réalisateur n’intervient pas trop. Est-ce que tous les réalisateurs doivent coacher les acteurs ? Non. Le réalisateur doit choisir le bon acteur. Le vieux cliché est vrai : « 95% de la direction d’acteur passe par le casting ». Et pour ce film, les dieux m’ont envoyé l’actrice parfaite qu’est Hong Chau. Pour cette prise, je ne lui ai rien dit au préalable. Je ne pourrai jamais faire ça, avec les lumières, la caméra, être autant spontané et authentique. 

Q : Est-ce que Downsizing est le film le plus proche du style de Robert Altman que vous admirez ?

R : Celui-ci était plutôt original. On l’a trouvé nouveau dès l’écriture. On peut comparer sa structure aux premiers films de Fellini, toutes proportions gardées et en toute humilité, qui suivent un personnage à travers une série d’épisodes et qui nous font perdre un peu le fil de l’origine des épisodes. Les Nuits de Cabiria, ou 8 1/2. Je puise mon inspiration dans son cinéma. Beaucoup de réalisateurs, et j’en fais partie, sont lassés de cette structure en trois actes apparement nécessaire. Fellini nous apprend le contraire, Scorsese également. Ils raisonnent en séquence plutôt. C’est ce qu’on appelle la vie, tout simplement. 

 

Q : Au final vous n’avez jamais quitté Omaha. Même au travers de ce casting international et de ces nouveaux paysages, tout commence à Omaha.

R : Oui…. Oui en effet. Je suis d’accord pour dire que le film commence petit et grandit au fur et à mesure. Il était important pour moi de l’enraciner dans un lieu familier que je comprenne et c’est pour cela que c’est tourné à Omaha, Nebraska. Je ne souhaite pas que tous mes films soit comme ça mais il existe ce lien entre Downsizing et mes six précédents.

 

Q :  Au début du film, Matt Damon parle avec sa mère qui lui dit qu’elle souffre. Il lui répond que tout le monde souffre d’une manière différente. Est-ce que cette ligne de dialogue est une métaphore du film ? 

R : Merci de me parler de ce moment tendre du film. Je ne peux pas l’expliquer. Ça semblait normal pour Jim et moi de l’écrire. C’était surtout important pour nous de montrer que le personnage est conscient de la douleur des autres. Bien qu’il  apparaisse très passif dans le film, il ne possède pas ce moteur interne. Cela peut passer pour un défaut dans le scénario car les héros sont supposés avoir une volonté et un but, des obstacles qu’ils surmontent pour atteindre ce but. Ou pas. Les motivations de Paul Safranek sont plus silencieuses et subtiles. Mais le public sait qu’il prend en compte la douleur des autres et on le voit aider sa mère, sa femme, au boulot. Il se perd dans le monde matérialiste consumériste et cette vietnamienne complètement hystérique l’attrape par l’épaule et l’aide à se recentrer sur lui-même. Cette ligne dont vous parlez n’est pas le thème central du film mais il montre sa prise de conscience précoce de la douleur. Merci encore de l’avoir relevé.

 

Q :  On trouve un point commun à vos films : la présence d’une mort sociale ou physique de vos personnages. Mais dans des contextes ou lieux différents. Comment parvenez-vous à vous réinventer ? 

R : Mon Dieu ! Comment je vais faire avec cette question ? (rires) C’est en quelque sorte la prise de conscience de la mort qui déclenche des réflexions personnelles qui elles-même engendrent l’action. Le succès de cette action est autre chose. C’est un vieux cliché mais que je trouve vrai : si vous savez que vous allez mourir demain, quels changements allez-vous opérer dans votre comportement ? En vérité, nous mourrons tous demain, ça peut être le jour après aujourd’hui ou dans 2 ans.

 

Q : Downsizing parle d’écologie et de la survie de l’espèce humaine. Vouliez-vous que le film soit pessimiste ou apporte une lueur d’espoir sur ce sujet très très urgent ? 

R : Downsizing n’est ni pessimiste ni optimiste. Simplement réaliste. Notre planète est en grand danger et c’est peut être déjà trop tard. Nous avons encore entre 200 et 800 ans devant nous. Qui sait ? Dans presque tous ses aspects, le monde ne tourne pas dans la bonne direction. Le but avoué du downsizing est bien sûr l’enrichissement personnel pécuniaire. Dusan (Christoph Waltz) le dit dans le film : « l’altruisme recherche l’égoïsme ». La seule manière pour que les gens fassent des choses morales passe par la satisfaction, d’une certaine manière, de leur intérêt personnel.

 

Q : En se référant à la fin du film, pensez-vous que sauver l’espèce humaine est important ? 

R : rires. C’est une question honnête. silence. Bien évidemment ! C’est le personnage du scientifique scandinave qui le dit. L’Homme est trop beau, pas toujours, mais il peut l’être, que c’est improbable qu’une autre forme de vie comme la sienne puisse se détruire et disparaître pour toujours. Nous savons que nous ne sommes pas seuls. Qui peut savoir s’il ya quelqu’un d’autre dans l’espace ? Ces choses sont tellement loin de nous. Les éléphants par exemple valent la peine d’être sauvés et nous sommes en train de les perdre.

 

Q :  Vous connaissez bien Paris. Vous avez filmé un segment de « Paris, je t’aime » dans le XIVème arrondissement. On retrouve un casting international dans Downsizing alors pourquoi ne pas avoir inclus des icônes de notre pays ? Pourquoi ne pas downsizer Catherine Deneuve ou Gérard Depardieu ? 

R : rires. Ça aurait été difficile de downsizer Depardieu. rires. J’aime énormément Marion Cotillard. J’aimerais beaucoup travailler avec elle. Mon avis n’est pas unanime dans cette salle mais je trouve que c’est une vraie star. Les goûts et les couleurs… Moi je l’aime beaucoup.

 

Q : Marion Cotillard justement est très impliquée dans l’écologie. Vous dites que Downsizing est une comédie mais il parle de choses sérieuses et urgentes. A quel point êtes vous militant dans votre vie ?

R : Je ne le suis pas. Bien évidemment je me sens concerné par le sujet mais l’aspect environnemental du film n’était qu’un point d’entrée. Nous avions cette idée de base d’avoir des gens petits mais comment le transposer dans une réalité ? Et nous avons pensé à ce scientifique scandinave fou mais sain d’esprit qui rêverait de cette panacée pour lutter contre le changement climatique. La protection de l’environnement et l’armement nucléaire sont les deux problèmes majeurs actuels. Je ne suis pas militant mais c’est terrible que la défense de l’environnement puisse être politisée à ce point. C’est juste la chose la plus stupide et la plus conne que j’ai entendue. Le film toutefois possède quelques éléments politiques dans son esprit. Mais Downsizing montre une prise de conscience aimable de ces urgences. 

 

Q : Dès sa présentation à la Mostra de Venise, le public l’a qualifié de comédie de science fiction ou de satire politique. D’autres parlent de parabole sociale. Comment le définiriez-vous ? 

R : Un film. Je ne fais pas de comédies, ni de drames. C’est la vérité. Ce n’est pas à moi d’y apposer un label. Toutes mes réalisations, même The Descendants, sont des comédies. D’autres diront que c’est une comédie mais au final que ce n’est pas si drôle, que c’est plus un drame comique. Ok. En vérité ça m’importe peu. J’aime les films qui me charment et j’aime aussi les films drôles. Je vois beaucoup de films contemporains et je suis triste qu’il n’y ait pas plus de blagues. 

 

Q : Dix ans pour faire Mr. Schmidt, onze pour Downsizing. Au moment où nous parlons, il y a-t-il un projet que nous aurons l’occasion de voir dans plusieurs années ? 

R : Je ne sais pas ce que sera mon prochain film. Mais un jour, c’est sûr, je ferai un western ! 

Laissez votre commentaire