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      5 films mésestimés ou oubliés à voir sur Netflix

      L’ogre Netflix aura parcouru son bout de chemin depuis son lancement en France en 2014. Décrié par certains, devenu un vrai compagnon de route pour beaucoup d’autres, les récents évènements auront réaffirmé l’impact colossal d’une forme de consommation devenu incontournable. Au fil du temps, la plateforme s’enrichira de nombreux contenus d’une variété insoupçonnée. Preuve en est : ne vous est-il jamais arrivé de défiler le catalogue pendant de longues heures, vous démenant face à un algorithme toujours plus restreint ? N’avez-vous jamais essayé, en vain, de trouver le film qui fera basculer votre soirée dans une rencontre mémorable avec le septième art ? Cette liste, classée par ordre chronologique et scrupuleusement préparée par nos soins est faite pour vous. 

      1. Gare Centrale de Youssef Chahine (1958)

      Youssef Chahine et Hind Rostom, Gare Centrale / Tamasa Distribution

      Youssef Chahine, réalisateur égyptien ayant traversé toute la moitié du siècle dernier, aura essuyé les plâtres avec Gare Centrale. Héritier d’un cinéma égyptien lorgnant autour de la comédie musicale et du grand divertissement, le réalisateur s’inscrira d’abord dans cette continuité durant les années 50. Mais c’est bien l’année 1958 qui sonnera le glas de la maturité, d’abord personnelle, le réalisateur avouant lui même avoir pris du temps à s’intéresser à la réalité sociale de son pays, puis artistique, le film étant un véritable tournant dans sa carrière. S’inspirant de la vague néoréaliste italienne, Youssef Chahine écrira et incarnera le rôle de Kenaoui, un jeune homme boiteux et simplet confronté à la misère sexuelle et à la schizophrénie.

      Embrassant une Égypte en plein bouleversement social et dépeignant une vision nuancée de la société qui l’entourait alors, l’égyptien s’intéressera à la gare du Caire et tout ce qui l’entoure, du réveil syndical aux premiers balbutiements des manifestations féministes, bien loin des palais et des conventions cinématographiques établies depuis des décennies. Conspué par une partie de ses compatriotes à la sortie du film, Gare Centrale sera très vite censuré par l’État égyptien ce qui amènera le cinéaste à vivre un épisode dépressif malgré l’enthousiasme très marquée des européens, le film était alors en compétition pour l’Ours d’or à la Berlinale de 1958. Il jugera, bien des années plus tard, que son film était sûrement arrivé trop tôt.

      Considéré aujourd’hui comme un véritable chef-d’œuvre en Égypte et un film essentiel à l’international, Youssef Chahine aura signé une œuvre majeure à la croisée des genres et aux thématiques avant-gardistes. Un grand film à voir sur la plateforme américaine dans une très belle version restaurée de 2018.

      2. Lola de Jacques Demy (1961)

      Alan Scott et Anouk Aimée, Lola / Ciné-Tamaris

      Lorsqu’on évoque Jacques Demy, on pense souvent à Catherine Deneuve et ses films musicaux et colorées de la fin des années 60 avec Les Parapluies de Cherbourg, Les Demoiselles de Rochefort ou encore Peau d’âne. Bien qu’il soit tout autant considéré comme un film important par de nombreux critiques, Lola, le premier film du cinéaste, n’a pas marqué le public de la même manière. Pourtant, Lola est bel et bien une œuvre majeure du cinéma français. Jacques Demy souhaitait réaliser son rêve : une comédie musicale ambitieuse en technicolor. Malheureusement, ses ambitions seront très vite étouffées par un manque de moyens, le script passant de main en main jusqu’à être confié à un célèbre producteur de l’époque au cœur de la Nouvelle Vague.

      Georges de Beauregard accepta de produire le film en lui demandant de revoir considérablement le budget et ses idées de mise en scène à la baisse obligeant Jacques Demy à tourner son film en noir et blanc et sans les scènes caractéristiques du genre de la comédie musicale. Le cinéaste se mis alors à réinventer son script en se rapprochant des prémisses d’un cinéma beaucoup plus direct, filmant avec son chef opérateur, Raoul Coutard, dans les rues de Nantes ce qui apportera au film un charme considérable. Lola c’est aussi Anouk Aimée, hypnotisante et très touchante dans un rôle mémorable incarnant une jeune danseuse de cabaret sensible à la voix et à la gestuelle inoubliable. Un personnage que Jacques Demy décidera de prolonger avec Model Shop en 1971. Bien que Anouk Aimée crève littéralement l’écran, le casting n’est pas en reste, Marc Michel, n’étant pourtant pas le premier choix de Jacques Demy, livre une prestation très convaincante d’un jeune homme sentimental partagé entre doux rêves et âpres désillusions. Une œuvre sensible et techniquement très singulière, portée par des dialogues rares développant un rythme et un style unique, la comédie musicale planant toujours sur Lola.

      Jacques Demy, pour son premier film, réalisera une œuvre stupéfiante, aux nombreuses influences à mi-chemin entre la romance, le mélodramatique et la comédie musicale. Lola est disponible dans une très belle restauration signée Ciné-Tamaris.

      3. She’s Gotta Have It de Spike Lee (1986)

      Tracy Camilla Johns, Spike Lee, She’s Gotta Have It / 40 Acres & A Mule Filmworks

      Spike Lee aura marqué les dernières décennies par un travail prolifique à travers sa société de production 40 Acres & A Mule Filmworks à l’origine de nombreux films au succès populaire et critique. Pourtant, on ne relève pas assez ses premières œuvres de la fin des années 80, déjà produites par sa société, qui ont permises au réalisateur une ascension fulgurante avec en fer de lance Do The Right Thing en 1989, un film sous-estimé tout comme le non moins fondamental et premier film She’s Gotta Have It en 1986, tous deux conservés par la Bibliothèque du Congrès dans le National Film Registry. En 1986, cela fait trois ans que Spike Lee a réalisé son moyen métrage de fin d’études Joe’s Bed-Stuy Barbershop: We Cut Heads, le metteur en scène et acteur se lance dans un véritable cinéma de guérilla, terme désignant les films au budget dérisoire regroupé autour d’une équipe technique très modeste. She’s Gotta Have It comptabilisera un budget de 175 000 dollars et marquera profondément les esprits récoltant plus de 7 millions de dollars au box-office américain. En réalité, Spike Lee réalisera un film new-yorkais avant-gardiste en immersion totale dans la vie d’une jeune artiste afro-américaine dans un quartier aujourd’hui bien connu de Brooklyn, Fort Greene.

      Bien loin des stéréotypes habituels empruntés par les studios américains, She’s Gotta Have It nous narre la vie de bohème de Nola Darling, interprétée par l’étonnante Tracy Camilia Jones dont ce sera la seule véritable participation au cinéma en tête d’affiche, partagée sexuellement et émotionnellement entre trois hommes bien distincts. Outre une intrigue particulièrement authentique et très politique pour l’époque, c’est bien la façon dont Spike Lee dressera ses personnages afro-américains qui le propulseront immédiatement parmi les jeunes réalisateurs les plus en vogue outre-Atlantique à la fin des années 80. En effet, très éloigné des représentations attendues de l’époque, Spike Lee innove en explorant la diversité de la population afro-américaine rendant un Brooklyn multiforme d’une grande richesse sur le plan visuel et narratif. 

      Le cinéaste, pour son premier film, explore sa communauté avec un regard inédit et des ressources très limitées qui n’empêche pas le long métrage d’avoir une esthétique très aboutie et atypique. Ayant éperdument charmé une partie des américains, le succès de She’s Gotta Have It résultera d’un intérêt nouveau de la part des médias étasuniens qui exploreront la richesse artistique de Brooklyn. Spike Lee remportera le Prix de la jeunesse au Festival de Cannes, le prix de la Nouvelle Génération au Los Angeles Film Critics Awards ainsi que le prix du meilleur premier film aux Independent Spirit Awards. Un film culturellement et historiquement important que le cinéaste adaptera en série télévisée pour la plateforme en 2017.

      4. Les Vestiges du jour de James Ivory (1993)

      [Retiré du catalogue; toutefois Call Me By Your Name est disponible depuis le 4 mars.]

      Emma Thompson et Anthony Hopkins, Les Vestiges du jour / Columbia Pictures

      90 ans. James Ivory aura attendu ses 90 ans pour recevoir le premier Oscar de sa carrière pour le scénario de Call Me by Your Name en 2018. Presque à titre honorifique, puisqu’ayant déjà concouru pour la meilleure réalisation à la fin des eighties avec Chambre avec vue, puis au début de la décennie suivante avec Retour à Howards End et enfin avec Les Vestiges du jour, adaptation du célèbre roman du même nom écrit par Kazuo Ishiguro. Le cinéaste aura passé une très grande partie de sa carrière à traiter l’Histoire de la société britannique, ses carcans et de la grande pression exercée sur les individus et leurs choix moraux, tout cela aux confins d’une noblesse britannique au bord du précipice.

      Les Vestiges du jour dresse le portrait de James Stevens, un majordome digne et respectable porté à l’écran par un Anthony Hopkins au charisme et à la singularité impressionnante. Écrasé volontairement par sa déontologie professionnelle et évitant de se laisser guider par des sentiments personnels, il s’attachera à garder le domaine fonctionnel régi d’une main de maître par son intendante Miss Kenton, interprétée par une Emma Thompson brillante et captivante pour l’un des plus beaux rôles de sa carrière. Pourtant, sous leurs yeux, se déroulera entre les murs du manoir des réunions politiques de la haute société internationale, organisées par un comte influençable et très attaché aux valeurs que lui confèrent ce titre, qui auront un impact colossal sur les évènements de l’époque notamment l’avènement du fascisme en Allemagne. Les différents personnages n’étant pas dépourvus de conscience morale, Les Vestiges du jour interroge la décadence de l’aristocratie britannique à travers les yeux d’un majordome sacrifiant son être profond à une servitude volontaire malgré l’arrivée d’une intendante lucide le confrontant à ses dogmes. Cela découlera sur une romance authentique et déchirante au service d’un propos complexe explorant différentes époques de la vie du butler.

      Malgré ses huit nominations aux Oscars et son million d’entrées en France, on associe souvent à tord Les Vestiges du jour à la période très académique du réalisateur. Pourtant, c’est bien avec ce long métrage qu’il se servira de cette esthétique classique pour appuyer l’authenticité de son récit et son aura évoquant presque la tragédie grecque. En réalité, le cinéaste livre ici un travail d’orfèvre tout en maîtrise, dessinant les décors avec un regard sensible enfermant et donnant aux personnages une profondeur rare, James Stevens faisant véritablement corps avec le domaine de Darlington. La structure narrative n’est pas en reste, James Ivory et sa scénariste Ruth Prawer Jhabvala choisissant de rester fidèle au roman d’origine, Les Vestiges du jour développe un récit sophistiqué mais jamais hasardeux ou injustifié. En cela, le cinéaste livre l’une des plus belles adaptations d’un roman britannique au cinéma ayant complètement saisi l’essence de l’œuvre, la finesse de son personnage et sa dimension historique et sociétale. Le film est désormais disponible sur Prime Video.

      5. Chat noir, chat blanc de Emir Kusturica (1998)

      Branka Katić et Florijan Ajdini, Chat noir, chat blanc / mk2 Films

      Il n’y avait qu’un réalisateur pour s’emparer si bien de la culture tsigane au service d’un cinéma baroque, burlesque et carabiné. Emir Kusturica fait certainement partie des cinéastes les plus insaisissables de ces trente dernières années. Enfant de Sarajevo, la Jérusalem de l’Europe, dans la deuxième Yougoslavie des années 50, le cinéaste aura eu une adolescence marquée par la mixité ethnique et religieuse aux confins des guerres et des ruines des Balkans. Très jeune, il y portera un regard fier porté par une fièvre politique jamais éteinte, l’État fédéral étant alors gouverné par le monarcho-communiste Josip Broz Tito. Issu d’une famille multiculturelle d’une religiosité plurielle, le serbe sera partagé entre une vive nostalgie d’un monde pluriethnique, élément fondamental de sa filmographie, contrasté par des prises de positions pro-serbes souvent ciblées par de nombreux intellectuels et cinéastes. En réalité, Emir Kusturica est un cinéaste purement politique, terme attribué aujourd’hui à tort et à travers, régi par un regard anticonformiste et empirique fortement influencé par l’iconographie du cinéaste Andréï Tarkovski, en particulier avec Le Miroir.

      S’entourant de musiciens et d’acteurs issus des balkans pour la plupart non-professionnels, pour réaliser un documentaire sur la musique tsigane, le réalisateur se surprendra à imaginer la trame de son film en entendant une anecdote durant les repérages. Celle du corps d’un aïeul mis dans la glace avant un mariage pour que celui-ci ait lieu malgré sa mort. Crna mačka, beli mačor en serbo-croate, prendra finalement le parti de la fiction nous immergeant dans un village gitan au bord du Danube. Vivant de petites combines avec les Russes, Matko prépare le détournement d’un train transportant de l’essence pour se sortir de la pauvreté. S’alliant avec un parrain de la mafia locale et aidé par Dadan, un gangster extravagant, Matko se fait alors voler l’argent et le train. Pour rembourser sa dette, et sous la pression de Dadan, on lui propose alors de marier son fils Zare avec la sœur cadette, naine et caractérielle, du caïd. Seulement, Zare s’est épris de passion pour Ida, interprétée par la charismatique Branka Katić.

      Récompensé par le Lion d’Argent du meilleur réalisateur à la Mostra de Venise en 1998, Emir Kusturica signe un film inclassable, à l’inventivité folle et à la folie contagieuse. À la croisée des genres et des structures narratives, le réalisateur ne s’embarrasse pas de tout envoyer valser au rythme de séquences totalement improvisées et intuitives se répondant entre elles par la simple exubérance des fils du vent. Tout ceci ponctué par la musique de son groupe de garage rock, anciennement Zabranjeno pušenje à l’époque du film, et d’un casting captivant d’une ferveur rarement vue au cinéma. Empruntant à toute l’histoire du cinéma mondial à travers ses personnages hauts-en-couleurs, de Federico Fellini à Sergueï Paradjanov en passant par Francis Ford Coppola, le film est un prête-nom de toute la fin d’un siècle de cinéma sur fond de culture tsigane. À la manière de la nouvelle génération se confrontant aux règles ancestrales du peuple rom dans le film, le cinéaste semble chercher dans cette fable comique un certain constat politique de l’état de l’ex-Yougoslavie, témoin d’une époque révolue en plein bouleversement. Portrait complètement fou d’un peuple souvent fustigé, Chat noir, chat blanc est une parfaite entrée en matière pour se plonger dans la filmographie d’un réalisateur sous-estimé, l’un des rares à avoir obtenu deux Palmes d’or au Festival de Cannes respectivement avec Papa est en voyage d’affaires en 1985 et Underground en 1995.

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