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      Quand Yslaire dessine Baudelaire : Une romance tumultueuse

      Quand Yslaire dessine Baudelaire. Comment un poète du XIXème siècle peut être aussi actuel ? Baudelaire est le poète français qui parle toujours autant au lecteur. Son semblable, son frère (poème « Au lecteur » des Fleurs du Mal) à qui il confie que le pire des vices est l’Ennui.

      Et c’est ce même ennui qui va pousser Baudelaire à venir à la rencontre de Jeanne Duval, jeune comédienne métisse à la beauté troublante. Objet de toutes les mystifications dans l’histoire littéraire (sa correspondance brûlante qu’elle entretenait avec Baudelaire a été détruite par sa mère à sa mort), Jeanne porte l’étrange épithète de « Vénus Noire », pour avoir été la muse du poète. Tantôt son amante passionnée, tantôt le catalyseur de ses vices. La postérité a rapidement jeté sur elle l’opprobre, mais qu’en est-il vraiment ?

      Yslaire propose d’explorer la relation que le poète a entretenu avec elle. Mais le lecteur se doit d’être averti ! Ce récit de 32 pages côtoyant sexe, passion et mort est limité à 2 500 exemplaires. Son prix relativement modeste et le soin porté aux esquisses devraient faire de cet album une œuvre recherchée rapidement épuisée.

      Aussi, ce numéro est le premier chapitre de Vénus noire pour la collection « Aire Libre ». Il est paru chez Dupuis en juin 2020 et on attend sa suite le 2 octobre avec impatience !

      Baudelaire, une passion intemporelle

      Malgré son instabilité politique, la France au XIXème siècle parvient à hisser l’art de nombreux artistes à la perfection. Après une esthétique romantique proche de la nature menée par Chateaubriand et Lamartine, les poètes au cours du siècle se rendent compte que le sublime est ailleurs. Quelque part, sous ce « ciel bas et lourd qui pèse comme un couvercle » (« Spleen », les Fleurs du mal). Paris, cette force centripète aux monuments flamboyants regardant de haut les passants, est une source d’inspiration inépuisable. La Bohème parisienne oscille entre le Quartier Latin et Montmartre. Le poète se fait observateur de son temps et décrit des « scènes de la vie parisienne ».

      Ce thème de la vie parisienne est par ailleurs mis en évidence par Yslaire, faisant de Paris une galerie hallucinée d’images complexes. Baudelaire, démiurge, recrée un Paris alternatif et en propose une vision renouvelée. Dans ce numéro, les gargouilles surplombent un Paris gris et ténébreux. Elles se mêlent aux corps de Charles et de Jeanne. Ceci n’est pas sans nous rappeler le tableau de William Bouguereau, « Dante et Virgile » (1850), inspiré par la Divine Comédie de Dante. Ce mélange des corps, tantôt humains, tantôt chimériques, est un hommage à l’œuvre baudelairienne, jurant de débarrasser la poésie de la morale et de mêler le beau et le laid.

      « Dante et Virgile », William Bouguereau, 1850, exposé au musée d’Orsay

       

      « Tu m’as donné ta boue et j’en ai fait de l’or ». (Dans une ébauche d’un épilogue pour la deuxième édition des Fleurs du Mal.) Voilà la palabre de Baudelaire qu’Yslaire respecte et poursuit. Cette relation tumultueuse entre Jeanne et Charles, enlaidie par la critique, est avant tout une passion jalonnée de morceaux de bravoure et de beautés.

      Dans ce numéro, deux scènes se passent dans un cimetière : la mort du poète en 1867 puis celle de son père lorsque Charles avait sept ans. Sinon le théâtre du Panthéon, l’alcôve amoureuse et les appartements des Baudelaire, l’action prépondérante se déroule lors de funérailles. L’imaginaire du poète enfant vogue et amerri quelque part entre les pierres tombales. C’est là que le poète commence à être poète.

      Dans le cimetière, l’anthropomorphisme du corbeau, que la mère de Charles prend pour un albatros, est étonnant. Il croasse « nevermore », une des sentences du personnage éponyme du poème d’Edgar Poe traduit par Baudelaire. Comme si l’imagerie baudelairienne prenait sa source dans une enfance malmenée par le décès prématuré du père et le remariage d’une mère absente et oisive avec le général Aupick. En somme, Yslaire rappelle que Baudelaire est une figure poétique au même titre que celles qu’il a crée. Il est un personnage allégorique de l’enfer de la routine parisienne, où l’Ennui tue l’Idéal.

      Amours parisiennes

      Mais ce qui nous intéresse est la figure de Jeanne Duval. D’emblée, Yslaire introduit le poème « Sed non satiata » des Fleurs du Mal, qu’il récite au lit à sa muse. Elle est une « déité », une « sorcière », une « mégère libertine ». Si le poème est beau, il condamne Jeanne à être l’impitoyable muse. La femme fatale éternellement belle et éternellement impossible à comprendre.

      Ce qualificatif de « Vénus Noire », plus que d’être avilissant, est un sceau faisant de Jeanne uniquement la maîtresse d’un poète. Or, Jeanne a une voix, une parole, une pensée. C’est ce qu’Yslaire tient à mettre en lumière pour la première fois. Il met à mal un mythe littéraire sexiste faisant de Jeanne Duval la terrible femme Noire de Baudelaire. Cette drôle de dame dont on ne sait d’où elle vient et qui n’existe que le repos et le confort du poète dit « maudit ». Yslaire « réhabilite » Jeanne et brise sa légende noire grâce à la lettre qu’elle écrit à la mère du poète lors de son décès. Elle s’adresse à la mère comme au lecteur :

      Oui, par nature de ma race, je ne peux que menteuse, voleuse, avide et analphabète à vos yeux. La postérité, soyez-en sûre, vous le confirmera et ne cessera de l’écrire dans ses biographies ».

      En filigrane Jeanne indique que sa mélanine joue en sa défaveur. En effet, aucune amante de poète n’aura été mystifiée comme Jeanne l’a été. On projette sur Jeanne peut-être une tendance orientaliste faisant telle une odalisque nue et dansante, virevoltante pour le plaisir du colon. Mais Yslaire donne un coup de pied dans la fourmilière en laissant pour la première fois la parole à Jeanne. Et même, en lui rendant son statut d’être humain doué à part entière de parole et de raison.

      Le XIXème siècle, celui de la prise de recul ?

      Le monde de la bande-dessinée prend plaisir à explorer les monuments littéraires. Par son œil enchanteur, la BD poursuit les topoï du castigat ridendo mores (le rire corrige les mœurs) et du placere et docere (apprendre en s’amusant). C’est-à-dire que seul cet art de la BD peut produire un langage suffisamment fort pour dévoiler ce que la lecture seule dans un livre ne peut faire. Yslaire donne un corps et une parole à Jeanne quand dans les Fleurs du Mal elle n’est qu’une maîtresse sexualisée. Yslaire lui donne le droit de s’exprimer quand la mère de Baudelaire a fait d’elle une tentatrice dont son fils s’est perdu dans son giron.

      Il semblerait que l’heure soit venue à une mise en contexte plus objective, déconstruite et débarrassée des mythes coloniaux et sexistes pour laisser voir la réelle histoire d’amour de Jeanne et Charles. En somme, cette série est d’autant plus importante qu’elle s’attaque à un type littéraire difficile. Il s’agit de celui du temple baudelairien et de sa compagne d’infortune. Yslaire propose un style en esquisses dépouillé, puis des couleurs automnales. Comme pour mettre en image l’œuvre baudelairienne, construite sur le désir d’évasion, de partir « anywere out of the world » (Le Spleen de Paris, petits poèmes en prose).

      Jeanne et Baudelaire, Baudelaire et Jeanne. Ce couple réel et pourtant si littéraire inspire encore de nos jours des artistes comme le démontre Yslaire. Mais, il a aussi fait l’ornière artistique de chanteurs comme Serge Gainsbourg (« Baudelaire », « Couleur café », « L’alcool », « Le poinçonneur des Lilas », le personnage d’Alméria dans « Initials BB »…).

      Alors, Yslaire dessine Baudelaire

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