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      Pour l’empire : quand les guerriers sont soumis à un delirium tremens brutal

      Pour l’empire, je vis, je meurs, je vis encore…

      Rien de plus simple que de commencer ce récit par une soif de pouvoir irrésolue. Batailles, effusion de sang, femmes têtes baissées et coups d’épées, voilà le quotidien de l’escouade infernale de Glorim, l’homme en qui l’empereur voit son plus fidèle homme de main. Un jour, l’empereur de cette Rome antique uchronique demande à ses plus valeureux guerriers de partir à la conquête du nouveau monde. C’est-à-dire de s’aventurer au-delà des frontières connues, là où tout n’est que de désordre et laideur, afin de soumettre des nations étrangères inférieures.

      La quête de Glorim et de sa bande est pourtant une impasse existentielle et matérielle : ce voyage est celui qui tuera les valeurs et les croyances de l’empire, ce tigre de papier. Tel Don Quichotte, ses hommes trompés s’écrasent contre le silence et l’ennui : il n’y a rien au-delà de l’empire, sinon une confrontation avec sa propre finitude…

      Pour l’Empire

      L’intégrale de « Pour l’empire », une BD épique signée Vivès et Merwan (tout deux scénaristes et dessinateurs) est sortie le 11 septembre chez Dargaud ! Cette collaboration signe la naissance d’un implacable combat contre l’errance et le désespoir de l’homme face à l’inanité de la vie humaine.

      Rome, à qui vient ton bras déchirer mes compagnons !

      Les héros téméraires, c’est ça que le lecteur aime. Lorsque nous étions en classe, l’Antiquité est le chapitre qui nous captivait par les passions sombrent qu’elle relevait. Les conquêtes, la fortune, la gloire, le pouvoir. Les destins tragiques, les chutes et les ascensions des uns provoquaient l’admiration de nous autres écoliers. En effet, nous vomissions les tièdes. Même les poètes fondateurs d’une littérature humaniste comme Boccace aimaient à relater des faits historiques ou mythologiques et teintés de bravoure (le De casibus virorum illustrium de 1373, par exemple).

      Cette fascination des Français pour la violence et les passions des ancêtres est une particularité bien latine qui porte un nom : le mos majorum. C’est une croyance d’ailleurs, davantage qu’une réalité, puisque le mos majorum est une ligne de moindre résistance qui convient aux élans conservateurs de certains, dont justement la bande-dessinée vient ici se moquer. C’est une croyance qui exige de penser que les valeurs et les traditions ancestrales sont bien supérieures aux nôtres et qu’en cela, elles sont à opposer à notre époque décadente. Cet empire crée de toute pièce par Vivès et Merwan reprend des codes que nous, spectateurs de séries historiques comme Rome ou Spartacus, connaissons bien. Ainsi l’histoire débute par une bataille sanglante, un charnier de guerre qui nous rappelle la maniabilité d’un Titus Pullo à découper des morts en sursis (voir l’excellente série Rome, 2005). Entre deux tueries, Glorim et sa bande, que nous suivons dans la bd, font l’éloge d’un empire « couillu », où les hommes s’entretuent et violent des femmes, parce que l’empereur le leur a demandé. Cet empire, bien que fait de marbrures et d’or, repose sur une politique martiale qui consiste à tuer son prochain pour prendre possession de territoires. L’homme aux commandes est celui qui apparaît en première de couverture. Il s’agit de l’empereur, ressemblant beaucoup à s’y méprendre au buste de Jules César retrouvé dans le Rhône en 2007. Cette brutalité inhérente au régime impérial est une manière pour Vivès et Merwan de présenter au lecteur les aspects les plus sombres du pouvoir et de démontrer le caractère vaniteux des personnages : leur éthos se bâtit sur la fatale maxime de Baudelaire dans Mon coeur mis à nu: « Il n’existe que trois êtres respectables : le prêtre, le guerrier, le poète. Savoir, tuer, créer. Les autres hommes sont taillables et corvéables, faits pour l’écurie, c’est-à-dire pour exercer ce qu’on appelle des professions ».

      C’est le chaos dans l’empire des fous de l’empereur. Glorim et ses compagnons ont leurs nuits à remplir, et ils ont choisi de tuer en masse.

      Un nouveau monde antithétique

      Lorsqu’ils s’élancent, Glorim et son escouade partent hardiment à l’aventure la plus épique de leur vie. Quand ils plongent, le lecteur ne peut que songer à l’infernale armée d’Immortan Joe dans Mad Max Fury Road (2015), qui rassemble de jeunes hommes dans la fleur de l’âge prêts à tout pour ramener le butin auprès du tyran. « Oh, what a day… what a lovely day! » s’exclame Nux, mots qu’il pourrait arracher aux soldats de l’empereur dans la BD à l’étude.

      Le lecteur commence à connaître les différents hommes qui la compose. Hormis Glorim, il y a Statum, Forte, Calma, Virgil et Angox, des tueurs aguerris prêts à servir l’empereur, mais surtout en position de faiblesse face à ce nouveau monde. Décharné, froid et impossible à cartographier, l’escouade comprend peu à peu que l’empereur les a envoyé vers une impasse. Finalement, la stérilité ce ces terres inconnues n’est que l’analogon des ambitions vaines de l’empire : cette obsession de la conquête n’est qu’un fleuve de sang, un upside down de l’univers impérial de Glorim. Par exemple, un fantastique bestiaire prend vie dans le nouveau monde. Des léviathans et des créatures mirifiques brodent un parcours semblable à l’épisode de l’Eclipse dans Berserk (Kentaro Miura). L’escouade, peuplée d’hommes forts et virils au milieu du chemin de leur vie, avoue son impuissance et bifurque. Alors que les lois impériales somment les hommes de tuer et de soumettre, par le glaive ou la technique, d’être maîtres et possesseurs de la nature, Glorim voit se dérober sous des pieds toute raison d’obéir aveuglément à l’empereur.

      Dans cet apprentissage, ces chiens de guerre vont paraître plaisant au lecteur, qui va lui s’identifier à leur désarroi. Mais ce lieu interlope bombardé de présences fantomatiques va un jour déboucher sur une nouvelle trouvaille : c’est la deuxième partie du récit, le monde des amazones. Lorsque l’escouade de Glorim y pénètre, ils sont aussitôt émoustillés par cette phalanstère à jupon court, mais manque de chance pour eux, ces femmes aussi belles que remarquables savent se battre et mettent nos hommes en déroute. L’épisode de l’orgie de Virgil, bien que très récréative, est également révélateur du procédé carnavalesque de cet album: si au début du récit c’était les hommes qui souillaient le corps des femmes, c’est dorénavant l’inverse, les amazones faisant de l’escouade des esclaves sexuels, de purs géniteurs. On comprend alors où veulent en venir Vivès et Merwan: les rapports hommes/femmes ne peuvent fonctionner que si les deux sexes s’accordent sur des valeurs communes. Ici, c’est la valeur du combat, puisque l’escouade devient amie avec une des amazones, redoutable archère et redoutable mante religieuse. Elle est incorporée au bataillon. Glorim quitte le cycle des amazones avec une des leurs, faisant de son équipe de tueurs virils, et machistes, une équipe d’êtres en quête de vérité dans un nouveau monde de plus en plus menaçant.

      Les dieux meurent aussi dans le nouveau monde: contre l’empire

      Là tout n’est que désolation. Glorim et ses compagnons ont changé de point de vue depuis le début de leur quête. Ils ne servent plus l’empire mais renoncent à lui. En partant à la conquête de territoires, ils sondent leurs origines. C’est l’épisode de la découverte d’un temple très sophistiqué aux confins de nul part, rempli de cartes, de livres et d’archives. La conclusion est sans appel : bien avant l’empire, il y avait déjà des civilisations bien plus avancées. C’est là que le bât blesse: nos hommes sont obligés de constater que leur empire n’est pas une nation surpuissante.

      La Tentation de St Antoine, Jérôme Bosch, 1550
      La Tentation de St Antoine, Jérôme Bosch, 1550

      Les couleurs de l’album sont des griffures et des monstruosités, des gargouilles et des génies du mal, comme un tableau de Bosch. Ces couleurs contribuent à donner à l’album une tonalité onirique, comme si les événements vécus par nos héros étant à côté de la réalité, dans un monde alternatif. Ils font définitivement face aux limites des thèses de l’empire lorsque l’escouade se fait avaler par la terre, dans une cuvette, ce qui nous rappelle encore une fois l’Eclipse de Berserk dans laquelle les guerriers de la troupe du faucon ne parvient à différencier le rêve de la réalité.
      Malheureusement pour Glorim, il s’agit d’une réalité, puisque le retour dans l’empire est contrariant : l’escouade tombe sur l’empire en ruine. Le thème bien connu du nostos est donc définitivement détruit, tout comme les rêves de bonne fortune. Ulysse de retour à Ithaque parvient à retrouver son trône, sa femme et son fils, tandis que Glorim et les survivants ne trouvent que des cendres et des corps calcinés, comme si les feux de la terre avaient fait le ménage. Cette fin nous rappelle aussi celle de la Planète des singes de Pierre Boule (1963), lorsque Ulysse Mérou, de retour sur terre, est accueilli à Orly par des singes.
      L’immensité est ici synonyme de perdition. Cette collaboration entre Vivès et Merwan est un memento mori : les hommes, tous frères en hérésie, ne peuvent connaître d’heureux destins puisque l’existence est une boucle les condamnant à rester plus bas que terre. Cet ouroboros que nous lisons en fil d’Arianne est une piste menant vers d’autres classiques : Le Désert des Tatares de Dino Buzzati (1940) ou Dead Man de Jarmusch (1995), où les hommes cherchent à faire mentir l’impossible au prix de pertes inimaginables.
      Et vous, vous pensiez vous en sortir avec seulement quelques côtes cassées ?

       

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