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      Ecoutez nos défaites, le dernier roman de Laurent Gaudé – critique

      Laurent Gaudé, auteur prolifique publié chez Actes Sud, s’il a débuté sa carrière d’écrivain en écrivant des pièces delaurent-gaude1 théâtre, est aussi un romancier traduit dans une trentaine de langues. Cris (2001), La Mort du roi Tsongor (2002, prix Goncourt des lycéens, et prix des Libraires), Le Soleil des Scorta (2004, prix Goncourt), Eldorado (2006), La Porte des Enfers (2009), Ouragan (2010), Pour seul cortège (2012), Danser les ombres (2015), et finalement Écoutez nos défaites (2016) … ses romans trouvent tous leurs sources dans l’extrême contemporain, auquel s’ajoutent les ruines de l’Histoire, et la magie des légendes. 

       

      Écoutez nos défaites, c’est une histoire qui traverse les siècles. Une histoire aux personnages multiples, un guerrier qui brave Rome, un général plongé dans la guerre de Sécession, une archéologue face à la terreur djihadiste, un roi déchu par le fascisme et l’indifférence des puissants, un homme des services secrets français confronté à ses choix et appelé à s’improviser juge d’un homologue dissident. Chacun de leurs récits est différent, et pourtant, ils sont animés par une faille commune : dans la violence du monde, où déceler la beauté, et continuer à croire en l’Humanité ? 

      Terriblement actuel, ce roman aux interrogations existentielles nous laisse une saveur douce amère, où la mélancolie se teinte d’une puissance évocatoire étonnante. Pareils à des fragments de vie, comme les seules choses qui demeurent dans la poussière de l’Histoire, les récits des personnages se succèdent, s’entrecroisent, et entrent en correspondance. C’est donc un jeu des lieux et des identités qui se joue ici, révélé avec la subtilité habituelle et la poésie de la langue de Mr Gaudé.

       

      Un roman haletant

      Très rythmé, son récit ne cesse d’osciller entre une grande lenteur, et des ascensions fulgurantes où l’héroïsme côtoie la barbarie, où la nuit peut être tantôt remplie d’amour, tantôt le terrain du meurtre, où à la passion des objets exhumés du sol de l’Histoire se substitue l’image insoutenable d’un vieux monsieur décapité pour ce même amour. La force de ce roman tient en effet en l’absence de manichéisme, de jugement, car ces hommes et ces femmes sont tous balayés, emportés par le fracas du monde.

       

      Une réflexion sur le temps et la mémoire

      Sidérés, les protagonistes prennent alors conscience que les mâchoires du temps broient tout, vivants, pierres, émotions, et qu’à la fin, il ne reste que ce sentiment diffus d’inachevé, et de défaite. Tout est-il condamné à recommencer, pareil au mythe nietzschéen de l’Éternel Retour ? Se pose alors la difficulté de continuer leur rôle dans l’engrenage du temps, ou bien renoncer et plonger dans le néant du doute, un choix dont Mariam, Job, Hannibal, Hailé Sélassié, Grant, et Assem doivent prendre conscience, et trancher. 

      Lisez donc ce roman, pour sa beauté, et pour tenter de poser des mots sur ce qu’il y a d’imprononçable dans notre monde. Car « écoutez nos défaites, ils le disent ensemble, avec une sorte de douceur et de volupté, écoutez nos défaites, nous n’étions que des hommes […] ». Un bon roman est un roman qui ne laisse pas indemne, et celui-ci peut se compter parmi eux.

      « Écoutez nos défaites » de Laurent Gaudé ou la tragédie de nos histoires

       

      Article écrit par Julie Madiot

       

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