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      Critique « Les Hirondelles de Kaboul » de Yasmina Khadra : un roman d’hier et d’aujourd’hui

      Le dimanche 15 août 2021, les talibans envahissent et investissent l’ensemble de la capitale de l’Afghanistan, vingt ans après leur chute. Le roman Les Hirondelles de Kaboul de Yasmina Khadra semble plus que jamais être terriblement d’actualité. Écrivain algérien sous un pseudonyme féminin, Yasmina Khadra développe comme fil conducteur dans ses romans, le dialogue conflictuel entre l’Occident et le Moyen-Orient que connaît le monde depuis des décennies. Paru en 2002, le roman Les Hirondelles de Kaboul reprend le thème à travers des histoires d’amour entre déchirements et désespoirs. Il appartient à une trilogie qui met en lumière la situation dans certains pays du Moyen-Orient, avec L’Attentat (paru en 2005 qui parle d’Israël et de la Palestine) et avec Les Sirènes de Bagdad (paru en 2006, pour l’Irak). Il a été également adapté au cinéma en 2019 par Zabou Breitman et par Éléa Gobbé-Mévellec.

      Sous le pseudonyme de Yasmina Khadra

      Portrait de Yasmina Khadra
      Portrait de Yasmina Khadra © BALTEL – SIPA

      Né en 1955, à Kenadsa, dans l’actuelle wilaya de Béchar (Sahara algérien), Yasmina Khadra est le nom de plume de Mohammed Moulessehoul. De 1984 à 1989, il publie six romans sous son vrai nom et obtient plusieurs prix littéraires, notamment celui du Fond international pour la promotion de la Culture de l’UNESCO, en 1993. Cependant, afin d’échapper au Comité de censure militaire, institué dès 1988, il choisit la clandestinité et écrit pendant onze ans sous différents pseudonymes. Il faut attendre la parution de Morituri, en 1997, chez l’éditeur parisien Baleine pour qu’il se fasse connaître auprès du grand public.

      Le pseudonyme « Yasmina Khadra » naît des deux prénoms de son épouse. Un clin d’œil qui marque le réel engagement de l’auteur pour l’émancipation des femmes musulmanes. Édités dans plusieurs pays et traduits dans quarante-deux langues, ses romans font naître des films au cinéma, des pièces de théâtres, des bandes dessinés ou bien encore des chorégraphies. Avec sa plume, Yasmina Khadra touche aujourd’hui plusieurs millions de lecteurs à travers le monde.

      Synopsis de Les hirondelles de Kaboul

      Couverture du roman "Les Hirondelles de Kaboul" de Yasmina Khadra.
      Couverture du roman « Les Hirondelles de Kaboul » de Yasmina Khadra.

      « Dans les ruines brûlantes de la cité millénaire de Kaboul, la mort rôde, un turban noir autour du crâne. Ici, une lapidation de femme, là des exécutions publiques, les Taliban veillent. La joie et le rire sont suspects. Atiq, le courageux moudjahid reconverti en geôlier, traîne sa peine. Le goût de vivre a également abandonné Mohsen, qui rêvait de modernité. Son épouse Zunaira, avocate, plus belle que le ciel, est désormais condamnée à l’obscurité grillagée du tchadri. Alors Kaboul, que la folie guette, n’a plus d’autres histoires à offrir que des tragédies. Le printemps des hirondelles semble bien loin encore… »

      Yasmina Khadra nous plonge dans l’intimité de deux couples

      Le roman "Les Hirondelles de Kaboul" de Yasmina Khadra illustré par le peintre Emmanuel Michel.
      Le roman « Les Hirondelles de Kaboul » de Yasmina Khadra illustré par le peintre Emmanuel Michel.

      Dans Les Hirondelles de Kaboul, Yasmina Khadra nous raconte l’histoire de deux couples : d’une part celle d’Atiq et de Mussarat et de l’autre, celle de Mohsen et de Zunaira. Il peint des personnages profonds piégés dans des vies qu’ils ne maîtrisent plus. Alors que sa femme est gravement malade, Atiq, geôlier de profession, erre sans but dans son existence dénuée de sens. Froid et insensible en apparence, il se contente de garder les cellules de la prison qui renferment les femmes jugées impures par les talibans. Pourtant, il finira par se révéler empli d’humanité.

      Quant à la si belle Zunaira, la femme de Mohsen, elle était destinée à une brillante carrière dans la magistrature. Face au régime, elle s’est vue contrainte de quitter le barreau et d’oublier ses rêves de liberté. Porté par un drame qui inonde les premières pages, le destin de ces deux couples que tout oppose, vont pourtant inexorablement se croiser.

      Le roman s’arrête brutalement, au moment où l’histoire atteint son paroxysme. L’écriture aiguisée de Yasmina Khadra nous plonge alors dans ce récit de 150 pages, sans que nous puissions reprendre notre souffle. À chaque page, à chaque phrase, à chaque mot qui défilent, nous nous approchons de plus en plus vers une fin que nous pressentons, tragique. Alors que nous nous apprêtons à refermer les pages du livre, l’histoire s’arrête brutalement, dans une confusion totale. L’auteur nous laisse alors au cœur d’un drame sans qu’aucune résolution ne soit apportée. Portée par une histoire qui nous touche profondément, le roman  Les Hirondelles de Kaboul apporte ainsi un véritable éclairage sur la situation de Kaboul, dévastée par la guerre.

      Dans les ruelles de Kaboul, dévastées par la guerre

      L'adaptation au cinéma de Zabou Breitman et Eléa Gobbe-Mevellec du roman "Les Hirondelles de Kaboul"
      L’adaptation en dessin-animé par Zabou Breitman et Eléa Gobbe-Mevellec du roman « Les Hirondelles de Kaboul »

      Publié en 2002, le roman Les Hirondelles de Kaboul nous plonge dans une capitale encore fumante dû aux bombes, une capitale rythmée depuis de nombreuses années par une guerre qui n’en finit pas. Mais, la prise de Kaboul menée par les talibans, le 27 septembre 1996, amène le pays au bord du précipice. En instaurant une loi islamique très stricte avec l’application rigoureuse de la charia, les talibans scindent durablement le pays en deux camps qui se font face : d’un côté le Jamiat-e Islami, un camp modéré qui se rassemble autour de Massoud et Rabbani, et de l’autre, Hezb-e Islami, constitué d’islamistes radicaux, comme Gulbuddin Hekmatyar. Dans cette paix d’illusion, ont lieu des exécutions sommaires. De plus, les femmes n’ont plus accès à l’éducation. Cette domination menée par les talibans prend fin en 2001, avec le 11 septembre conduisant les États-Unis, dans un revirement politique, à répondre à ces attentats.

      Avec une plume poétique, juste et viscérale, Yasmina Khadra peint ces vies déchirées et impuissantes, errant dans les rues et sombrant peu à peu dans la folie. Dans cette atmosphère apocalyptique, la solitude, la pauvreté, la peur dominent et emportent tout sur son passage. Entre exécutions publiques et lapidations, la mort rôde dans les ruelles de la ville aux mains des Talibans et des Mollahs.

      Un tableau en clair-obscur, entre cruauté et tolérance

      L'adaptation en dessin-animé par Zabou Breitman et Eléa Gobbe-Mevellec du roman "Les Hirondelles de Kaboul"
      L’adaptation en dessin-animé par Zabou Breitman et Eléa Gobbe-Mevellec du roman « Les Hirondelles de Kaboul »

      « Tu es le seul soleil qui me reste, Zunaira. Sans toi, ma nuit serait plus profonde que les ténèbres, plus froide que les tombes. […] J’ai le sentiment que les choses m’échappent, que je ne me contrôle plus. » 

      Mohsen à Zunaira.

      Au cœur des extrémistes religieux et de leur violence, Yasmina Khadra laisse parfois entrevoir un rayon de lumière perçant ces épais nuages. Dès lors, il nous offre un humanisme profond et universel, malgré le chaos qui entoure Kaboul. Dans cet appel à la tolérance, il met en exergue des réflexions autour du pouvoir, de la résilience et du repenti. Mais, à l’image des hirondelles qui traversent les rues, la liberté n’est qu’illusoire puisque le drame termine le récit. La brièveté du roman semble ainsi métaphoriser les vies écourtées des habitants.

      En ce sens, au-delà de la notion d’humanité, l’auteur aborde aussi l’oppression au sens large : de la cruauté banale à l’hystérie des foules, en passant par le sacrifice. Faisant écho à Albert Camus, il inonde son récit de l’absurde. Mais, face à cette inespérance, l’humanité des […] Hirondelles de Kaboul se situerait peut-être au sein-même de la vérité.

      En résonance avec l’actualité

      Si Yasmina Khadra évoque l’Afghanistan d’hier, son récit, à la fois sombre et lucide, prend une nouvelle dimension aujourd’hui. En effet, le retrait de l’armée américaine annonce, inexorablement, le retour des Talibans au pouvoir. Un jour après leur arrivée à Kaboul, le fils de Ahmad Moussad annonce dans une revue philosophique son intention de résister. Dès lors, telles des ombres, les événements du passé semblent ressurgir à Kaboul comme si ces ombres n’avaient jamais quitté les murs de la ville. Une ville prisonnière de son passé. Ainsi, Les Hirondelles de Kaboul continuent et continueront de voler au-dessus du chaos.

      Marion Caudal
      Rédactrice et autrice en art contemporain

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