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      Critique « Arrête avec tes mensonges » de Philippe Besson : le récit d’une vérité impérative

      « Quand j’étais petit, ma mère ne cessait de me répéter: « Arrête avec tes mensonges ». J’inventais si bien les histoires, paraît-il, qu’elle ne savait plus démêler le vrai du faux. (…). Aujourd’hui, voilà que j’obéis enfin à ma mère: je dis la vérité. Pour la première fois. » En janvier 2017, Philippe Besson signe son vingt-troisième récit qu’il hésite à qualifier de roman tant il est emprunt d’une vérité viscérale. Si les histoires d’enfance de l’auteur étaient crédibles au point que sa mère finissait par douter de leur authenticité, l’extrême justesse de celle-ci sonne comme une incontestable réalité.

      Le récit commence en 1984, au lycée de Barbezieux, petite ville de Charente, située entre Angoulême et Bordeaux. L’auteur se qualifie lui-même d’ « élève exemplaire ». Fils de l’instituteur, il a un physique ordinaire qui lui permet de contempler à loisir le garçon dont il est épris en secret. Thomas Andrieux est tout ce que Philippe Besson n’est pas : beau, mystérieux, populaire auprès des filles. Il est fils d’agriculteur, a les cheveux en broussaille et un regard sombre qui ne croise jamais celui de Philippe. Surtout, il habite les rêves de l’auteur adolescent sans jamais avoir l’audace de se prétendre accessible. Et pourtant… un beau jour, cette silhouette indifférente se retourne sur lui. Philippe a beaucoup de mal à y croire lorsque Thomas lui propose un rendez-vous dans un bistro très peu fréquenté. Commence alors leur histoire d’amour, aussi fascinante que tragique, dont l’empreinte indélébile a marqué la vie de l’auteur.

      Cette romance n’a rien de classique. Il n’y a « pas de règlement de compte, pas de violence, pas de névrose familiale ». Pour cause, l’amour est tenu si secret que Philippe croit parfois au mirage. Car Thomas Andrieux pose tacitement une condition non négociable: à l’époque où l’homosexualité est taboue et considérée comme anormale, leur amour doit rester clandestin et silencieux.

      C’est l’histoire, sublime et bouleversante, d’une grande hantise qui nous habite tous: celle de renoncer à être soi. Celle – sous le poids de la religion, de la société ou de la famille – de manquer de courage et de se gâcher. C’est aussi celle de la morsure de l’absence qui blesse au point de rendre fou. Enfin, c’est le récit embryonnaire de quinze ans de littérature, celui qui est le point zéro de l’oeuvre de Philippe Besson.

       

      Un appel à être soi:

      « Ce qui lui plaît chez moi est ce qui l’éloigne de lui. »

      L’histoire d’amour existe entre deux garçons des années 1980 que tout oppose. L’un brillant, aime les livres et la solitude. L’autre, sauvage et terriblement attrayant, attire la lumière sur lui. L’un est le fils de l’instituteur, destiné à une carrière virevoltante. L’autre est le fils d’un agriculteur dont l’avenir est enterré dans le champ de la ferme familiale. Surtout, le premier assume sa vérité dès son plus jeune âge et dit que « jamais ne [déviera], jamais ne [pensera] c’est mal, ou [qu’il aurait] mieux fait d’être comme tout le monde ». Le second ne l’accepte pas et la laisse avoir raison de sa vie.

      « Ce que l’on doit quitter de soi pour ressembler à tout le monde. »

      Thomas porte en lui les caractéristiques de l’être égaré qui n’a jamais su se trouver. Croulant sous la pression des normes sociétales de son époque, il est à la fois très lucide et incapable d’accepter qui il est. En contrepartie, il hérite d’une vie ordinaire et confortable qui lui permet de marcher convenablement sur le chemin qui a été tracé pour lui. Au lycée, il a les allures d’un James Dean convaincu de son effet sur les autres. Son physique apollonien est prometteur quant à son avenir amoureux.

      mensonges

      Cependant Thomas souffre toute sa vie d’exister à côté de lui-même. Tentant d’être sourd à sa voix intérieure, il ne s’autorise jamais à vivre pleinement. Il n’a pas été de ceux qui ont résisté. Il s’est résigné à vivre une vie brisée et soumise, à suivre les règles, à marcher dans les clous jusqu’à l’extermination méthodique de lui-même. 

      Doit-on en vouloir à ceux qui n’ont jamais cherché à trouver leur chemin ? Doit-on blâmer ces êtres résignés qui n’ont pas fait front à une vie fausse et sans saveur ? Dans le récit, Thomas a, selon l’appréciation du lecteur, tantôt la figure de la victime impuissante qui est objectivement trop faible pour se battre ; tantôt celle du lâche qui flotte au gré des courants. Une chose est sûre, Thomas ne connaîtra jamais la bouffée d’air salvatrice qui le sauverait de lui-même.

       

      « Aujourd’hui, je le giflerais, ce gamin de dix-sept ans, non pas à cause de ses bons résultats, mais parce qu’il cherche simplement à complaire à ses juges. » Philippe Besson, à propos de lui-même.

      Cette histoire abrasive est celle d’une crainte universelle : la crainte, par lâcheté ou ignorance, de passer à côté de soi et de vivre la vie d’un autre. C’est le récit de l’humain à la quête de son identité, et des conséquences de ce voyage introspectif. Dans cette quête, Philippe et Thomas ont fait des choix radicalement opposés: l’un n’a rien quitté de lui prenant le risque d’être exclu, l’autre s’est oublié pour ressembler à tout le monde.

       

      mensonges

       

      La morsure de l’absence:

      Leur amour a cela de tragique qu’il contient sa fin dans les germes de sa naissance. En effet, dès le début, les garçons sont voués à vivre une histoire à durée limitée: dès la fin du lycée Philippe Besson ira suivre la route qui lui est promise, dans une grande ville agitée, très éloignée de la campagne de Barbezieux. 

      « Parce que tu partiras et que nous resterons. »

      Cette fatalité, Thomas Andrieux l’a comprise dès le début. Il prononce un jour cette phrase foudroyante, inoubliable: « Parce que tu partiras et que nous resterons ». Cette phrase habite Philippe Besson toute sa vie, car, fascinante et tragique, elle charrie « l’infériorité et l’amour sous-jacent ». Cette phrase, c’est le sens de leur histoire.

      Ces mots comportent à la fois l’amour et la raison de leur amour. C’est parce que leur temps est compté que celui qu’ils passent ensemble devient sublime et que l’amour est possible à ce degré là d’incandescence. L’auteur dit que c’est parce que leur histoire est impossible dès le départ qu’elle a existé. Elle était vouée à l’échec, elle n’était pas faite pour être vécue.

      Leur séparation représente les fondations de leur amour et la fissure de leurs êtres. Car après s’être quittés, les deux hommes ressentent éternellement la morsure de l’absence. Le manque persiste ; cruel, mordant, disloquant ; et déterminant de leurs deux identités. 

      « Je découvre que l’absence a une consistence. Peut-être celle des eaux sombres d’un fleuve, on jurerait du pétrole, en tout cas un liquide gluant, qui salit, dans lequel on se débattrait, se noierait. Ou alors une épaisseur, celle de la nuit, un espace indéfini, où l’on ne possède pas de repères, où l’on pourrait se cogner, où l’on cherche une lumière, simplement une lueur, quelque chose à quoi se raccrocher, quelque chose pour nous guider. Mais l’absence c’est d’abord évidemment le silence, ce silence enveloppant, qui appuie sur les épaules, dans lequel on sursaute dès que se fait entendre un bruit imprévu, non identifiable, ou la rumeur du dehors. »

       

       

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      Le livre qui explique tout:

      « Il y a deux tragédies dans la vie: l’une est de réaliser ses rêves. L’autre est de ne pas les réaliser. » Georges Bernard Shaw.

      Une légende dit que Pablo Picasso dessinait dans un parc, lorsqu’une femme le reconnut et l’aborda. « Oh, faites mon portrait, je vous en supplie ! » Pablo s’exécuta. « C’est parfait ! » dit la femme. Combien vous dois-je ? » Il demanda cinq mille dollars. « Comment pouvez-vous exiger autant alors qu’il vous a suffit d’une seconde pour exécuter le dessin ? » Il répondit alors: « Non Madame, cela m’a pris ma vie entière ».

      Les artistes puisent dans leurs méandres intérieurs pour créer leur oeuvres, il est donc pertinent de dire qu’elles sont toujours le fruit de leurs existences entières de recherche, d’épreuves et de compréhension du monde.

      Mais cela est particulièrement vrai pour ce récit. Arrête avec tes mensonges est, dit Philippe Besson, l’histoire sans laquelle il ne serait jamais devenu écrivain. C’est l’histoire qui a fait naître les autres. Elle est à l’origine des thématiques principales de toutes ses oeuvres: le manque, la brûlure amoureuse et le temps perdu. Le narrateur dit qu’il n’a pas eu le choix que d’écrire cette vérité bouleversante, que cela s’est imposé à lui, de manière impérative. 

      “Plus tard, j’écrirai sur le manque. Sur la privation insupportable de l’autre. Sur le dénuement provoqué par cette privation  ; une pauvreté qui s’abat. J’écrirai sur la tristesse qui ronge, la folie qui menace. Cela deviendra la matrice de mes livres, presque malgré moi. Je me demande quelquefois si j’ai même jamais écrit sur autre chose. Comme si je ne m’étais jamais remis de ça  : l’autre devenu inaccessible. Comme si ça occupait tout l’espace mental. »

      Cette histoire matricielle est celle qui explique le romancier qu’il est devenu. C’est avec sincérité que Philippe Besson est parvenu à retranscrire brillamment une vérité bouleversante. Le récit reste inscrit dans la mémoire du lecteur tant il fait écho à sa vérité intime.

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