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      À la lumière de Philippe Jaccottet : portrait d’un poète qui peignait la nature

      Né en 1925, Philippe Jaccottet est un poète, un critique littéraire et un traducteur suisse. Récompensé par le Goncourt de la poésie en 2003, il est l’un des rares poètes à avoir fait son entrée dans « La Pléiade » de son vivant, en 2004. Ce grand poète, l’un des plus lus, étudiés et traduits dans le monde, nous a quittés le 24 février 2021, à l’âge de 95 ans. Il laisse derrière lui des recueils poétiques qui ont largement influencés ses contemporains. Citons par exemple Leçons (1969), Chants d’en bas (1974) ou encore À la lumière d’hiver (1977). Retour sur sa vie, son style, son œuvre.

      Un amour de la poésie dès son enfance

      Photographie de Philippe Jaccottet et d'Anne-Marie Jaccottet.
      Photographie de Philippe Jaccottet et d’Anne-Marie Jaccottet.

      Philippe Jaccottet est né à Moudon, dans le canton de Vaud, en Suisse romande, dans une famille protestante. Marquée par une éducation stricte, son enfance est solitaire et mélancolique dans laquelle le monde extérieur apparaît incertain. Rapidement, dans cette solitude, il prend conscience de la beauté de la nature et du monde qui l’entourent. La poésie devient alors son outil de prédilection pour s’évader. À quinze ans, il écrit pour ses parents un recueil intitulé Flammes noires, jamais publié.

      En 1941, il fait la connaissance avec le poète et traducteur suisse Gustave Roud qui lui fait découvrir la poésie de Rimbaud, de Mallarmé ainsi que les romantiques allemands. Cette rencontre est déterminante et suscite chez Philippe Jaccottet une véritable vocation pour la poésie. Pendant ses études de lettres, il publie des pièces de théâtres, comme Perceval dans des périodiques. Après l’obtention de son diplôme en 1946, il voyage, d’abord en Italie où il rencontre le poète italien Giuseppe Ungaretti, puis en France.

      Un an plus tard, installé à Paris, il vit de ses traductions tout en nouant des liens avec des poètes de sa génération. Son premier recueil L’Effraie est publié chez Gallimard, dans la collection prestigieuse « Métamorphoses », en 1953. Considéré comme le début de son œuvre, L’Effraie est une réflexion sur la mort. La même année, il épouse Anne-Marie Haesler, une artiste peintre. Dès lors, au cœur de la Drôme, à Grigan, la vie de Philippe Jaccottet est faite d’une vie familiale, de voyages et de poésies.

      Philippe Jaccottet : un traducteur et critique littéraire reconnu

      Les nombreuses traductions de Philippe Jaccottet sont loin d’être secondaires dans son œuvre puisqu’elles vont nourrir l’esthétisme de ses poésies. Il a alors traduit des grands classiques comme l’Odysée d’Homère, Poèmes épars de Rainer Maria Rilke, ou encore Hypérion ou l’Ermite de Grèce de Friedrich Hölderlin. Dans cette perspective, ses traductions deviennent un parfait exercice pour développer un esthétisme de l’effacement. En effet, selon lui, le traducteur s’efface au profit du texte. Citons Philippe Jaccottet, dans Correspondance Jaccottet-Ungaretti. « La plus haute ambition du traducteur ne serait-elle pas la disparition totale ? » 

      Parallèlement à ses traductions, il rédige de nombreux articles et études littéraires comme L’Entretien des Muses, en 1968. Il s’attache alors à mettre en lumière la poésie contemporaine et notamment des poètes méconnus. En ce sens, Jean-Pierre Richard déclare à son propos qu’il est « notre meilleur critique actuel de poésie, et surtout le meilleur critique de lui-même. » En effet, ses critiques ne sont pas seulement propices à des réflexions sur la poésie en général, mais construisent une auto-analyse, à l’instar des traductions. Dès lors, la prose lui permet de livrer ses réflexions sur son expression poétique et son processus créatif. Une idée que nous retrouvons dans De la poésie paru en 2005.

      L’émotion d’une poésie libre

      La peinture "Regard dans l'infini III" de Ferdinand Hodler a été mise en parallèle avec "A la lumière d'hiver" de Philippe Jaccottet.
      Ferdinand Hodler, « Regard dans l’infini III », huile sur toile, Musée cantonal des Beaux-Arts, Lausanne, 1903-1906.

      Philippe Jaccottet est ce poète qui doute de la poésie, de son rôle et de son impact. Et ses doutes et inquiétudes sur le monde moderne se cristallisent à travers une forme poétique libre. À quoi sert la poésie dans son rapport au monde ? Face aux inquiétudes de notre existence, face à la mort ? Sa poésie se caractérise par des va-et-vient constants, entre descriptions de paysage et réflexions sur le sens poétique et linguistique. Ce va-et-vient se caractérise par une alternance entre la prose et la poésie, qui disparaît progressivement au profit d’une nouvelle prose poétique.

      Se débarrassant de toutes les règles classiques poétiques jugées contraignantes, Philippe Jaccottet souhaite écrire une poésie libre, expressive et illimité. Ainsi, les vers sont de longueurs variables, dans lesquelles les rimes ne sont plus systématiques. Cette variabilité des vers suscite des émotions. Plus la longueur du vers est brève, plus l’émotion est forte. Indéniablement, dans une poésie prosaïque, le style jaccotéen est original et singulier.

      Un observateur du monde : entre incertitudes et contradictions

      Photographie du paysage de Grignan, des paysages omniprésents dans l'œuvre de Philippe Jaccottet.
      Photographie du paysage de Grignan, des paysages omniprésents dans l’œuvre de Philippe Jaccottet.

      Délaissant les images métaphoriques, Philippe Jaccottet s’attarde à dépeindre le monde avec justesse et pureté de style car la beauté se révèle sans artifice. C’est avec simplicité qu’il aborde les thématiques de la fugacité de la vie, la finitude de notre existence, le bonheur du quotidien et la douleur. Ces thématiques font écho à cette nature infinie. Dans une esthétique de la mesure et du non-dit, il fige dans sa poésie, les paysages qui lui sont familiers. Toujours dans une recherche de l’équilibre et de la justesse, la nature de Grignan inspire le poète.

      En interrogeant la nature, il cherche à saisir l’immédiateté, l’insaisissable, dans une poésie des contraires. Dès lors, au cœur de l’incertitude et de la fragilité, il crée une harmonie du chaos. Entre la lumière et la mort, le jour et la nuit, l’aube et le crépuscule, la ville et la nature, le clair et l’obscur, la limite et l’illimité. L’union des contraires conserve alors l’émotion la plus pure que nous ressentons lorsque nous observons la nature. En réenchantant le quotidien, il insiste dans sa poésie sur le perçu et le ressenti. En ce sens, sa poésie, en apparence simple, est empreinte de mystères.

      Tel un observateur du réel, Philippe Jaccottet est un poète qui fait l’éloge de l’incertitude, car, selon lui, rien n’est plus étranger que la certitude. Au cœur de sa poésie, l’incertitude reflète alors l’état de confusion et le sentiment d’égarement face au monde. En ce sens, il déclare que « s’il n’y avait pas le doute, il n’y aurait pas ces moments inespérés. »

      À la lumière d’hiver : une poésie en clair-obscur

      "À la lumière d'hiver" de Philippe Jaccottet a été au programme du baccalauréat littéraire en 2011-2012.
      Philippe Jaccottet, « À la lumière d’hiver », édition Folioplus classique, 1977.

      Attardons-nous à présent sur le recueil, À la lumière d’hiver, paru en 1977, qui est précédé de Leçons et Chants d’en bas. Cet ensemble de recueils illustre l’aboutissement de la réflexion de Philippe Jaccottet sur son œuvre poétique. Leçons et Chants d’en bas, respectivement publiés en 1969 et 1974, témoignent de la difficulté d’écrire après le deuil de son père. Après un silence poétique, Philippe Jaccottet s’interroge dans ces recueils sur l’impuissance du langage poétique traditionnel face à la mort. La douleur face à la mort, omniprésente dans son œuvre, semble s’apaiser lentement dans À la lumière d’hiver. Même si trouver un sens à la mort dans la poésie est une aporie, le poète constate que tout n’est pas vain. En effet, l’harmonie entre l’homme et la nature offre un réel échappatoire face aux angoisses existentielles.

      Dans ce recueil, même si la mélancolie et la tristesse demeurent, l’idée d’une « autre naissance » apparaît. Ainsi, dans l’écriture jaccotéenne, l’hiver symbole du deuil est chassé par le motif de la lumière, fil conducteur dans À la lumière d’hiver. Cette lumière du monde sensible se construit toujours par la contradiction. Dans un processus de renaissance, le poète est saisi par la beauté de la nuit hivernale. Au cœur de ses promenades nocturnes dans son jardin, il prend conscience que la nuit laisse également entrevoir la lumière. Analogiquement, la conscience de la mort ne détruit pas les rêves et les désirs.

      Philippe Jaccottet : un poète singulier

      Philippe Jaccottet, poète singulier, s’est attaché tout au long de sa vie, entre critiques, traductions et poésies, à saisir avec justesse le monde qui l’entoure. Tantôt avec inquiétude, tantôt avec émerveillement. Au prisme d’images contradictoires, sa prose poétique et ses émotions sont une quête perpétuelle pour saisir l’insaisissable beauté. Entre doute et effacement, la poésie de Philippe Jaccottet est à l’image de sa vie, hors du temps, hors du monde.

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      Marion Caudal
      Rédactrice et autrice en art contemporain

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