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    « Les voyages d’Ibn Battûta » : récit d’un explorateur berbère médiéval

    Partir, le mot d’ordre d’Ibn Battûta

    A l’heure où le monde, en proie à une pandémie, se cloître et ne se touche plus, la collection « Aire Libre » nous invite à nous « enfermer dehors » avec le récit des voyages de la figure légendaire musulmane d’Ibn Battûta, explorateur tangerois encore trop peu mentionné en France.

    C’est l’écrivain Lofti Akalay, intrigué par la figure peu reconnue d’Ibn Battûta, qui donne le ton et sourit aux aquarelles de Joël Alessandra. Cette collaboration ouvre la voie à sept années de recherche et de travail assidus sur notre explorateur, celui qui a parcouru 120 000 kilomètres entre 1325 et 1349, visitant 48 pays. Sortie en juin 2020, cette bande-dessinée propose de créer un carnet de voyage aux couleurs chatoyantes, mêlé d’anecdotes de voyages et du récit d’un homme parcourant « terra marique », le monde islamique, afin de se rapprocher de Dieu.

    Une aventure à la véracité contestée

    Les routes pavées bien droites rebutent Ibn Battûta. Né à Tanger en 1304, juriste de formation, il part à 21 ans accomplir son pèlerinage à la Mecque. Il revient au Maroc, à Fez, vingt-neuf ans plus tard. Ses mémoires sont compilées par le scribe Ibn Juzayy al-Kalbi. Voulant originellement accomplir son hajj, Ibn Battûta se rend compte à quel point il est aisé d’explorer les terres islamiques, reliées entre elles par de nouvelles routes commerciales. De caravane en caravane, il rejoint les comptoirs de Chine en passant par l’Asie Mineure, le Golfe Persique, l’Inde et Sumatra. L’itinéraire de cet explorateur est bien vaste, il est mû par un désir de découvrir les terres musulmanes et d’en rapporter croquis et anecdotes. Si Ibn Battûta n’est pas aussi reconnu que Ibn Khaldoun (précurseur de la sociologie, intellectuel, 1332-1406) et Ibn Jubair (intellectuel à la cour d’Al-Andalus,1145-1217), c’est parce qu’il ne se prétend en rien intellectuel ou historien. Il se propose de partager ce qu’il voit et surtout les anecdotes que les autochtones lui racontent. De ce fait, il n’étaye pas des faits mais a vocation d’intégrer le lecteur dans son voyage et d’en faire un compagnon de route.

    Ali Benmakhlouf, professeur à l’Université Paris-Est Créteil et membre senior de l’Institut universitaire de France, se charge dans la préface de rappeler que le récit d’Ibn Battûta est authentique en ce qu’il ne sonne pas faux. De ce fait, il est nécessaire d’explorer son œuvre et de chasser les préjugés faisant de lui un affabulateur. Ibn Battûta a bien effectué ce vaste voyage mais sa démarche n’est pas didactique. Au contraire, il semble qu’il souhaite se calquer sur le thème de « l’invitation au voyage » et met en valeur une compréhension du monde par l’expérience. Cette démarche empirique nous rappelle la conception rousseauiste de la connaissance dans les Rêveries du promeneur solitaire. La connaissance se fait sur la base de la découverte spontanée, de la contemplation du monde. Dans la septième promenade, Rousseau relate l’épisode de l’herborisation. Lorsqu’il se promène dans la nature, il fait abstraction des termes latins dénommant les plantes pour simplement réapprendre à les découvrir. La nature a été aliénée par une classification rigoureuse et scientifique, mais lorsque nous l’approchons sans en savoir le nom latin, elle produit sur nous l’effet d’une rêverie, d’une fuite hors du monde. Rousseau trouve refuge dans une nature qu’il redécouvre, elle le « charme » et « l’amuse » selon ses propres termes. De ce fait, la production poétique d’Ibn Battûta se fonde sur le récit d’un voyage qui s’appuie sur la découverte innocente du monde, bien qu’il fasse l’éloge du monde musulman au passage.

    Le voyage, isotopie recherchée

    Lorsque Ibn Battûta atteint Tombouctou, le lecteur ne peut s’empêcher de songer au Major Alexander Gordon Laing et à René Caillié. Le deuxième revient vivant de cette ville aux mystères, le premier s’étant fait assassiné lorsque les autochtones ont découvert la supercherie (la ville est interdite aux chrétiens). Car en réalité, le récit d’Ibn Battûta entre en connivence avec un orientalisme recherché et toujours d’actualité en Occident. Le désir d’un ailleurs est toujours vivace, en effet. Le visage de cette femme berbère qui hante les rêves d’Ibn Battûta ne peut que nous rappeler l’Atlantide de Pierre Benoit (1917) lorsque que Morhange et Saint-Avit entendent parler grâce aux touaregs de la légende d’Antinéa, dans le désert saharien. Ne sachant que très peu de choses sur le monde musulman, notre explorateur, tel le Voyageur contemplant une mer de nuages (Caspar Friedrich, 1818), part à la recherche des volutes romantiques qui le mèneraient à l’Idéal. A mesure qu’il voyage, Ibn Battûta acère sa plume et améliore son trait. A mesure qu’il voyage, il prend conscience de l’inanité de la vie humaine face aux grandeurs de la nature. Et à mesure qu’il voyage, Ibn Battûta, encore, rencontre le sublime. Cette esthétique est mise en lumière par les dangers que traverse l’explorateur, entre naufrages, maladies et attaques de brigand. Sa quête oscille entre désir de survie et instinct de mort, puisque aucune des mésaventures de notre explorateur ne lui coupe son obsession de la route. Au contraire, se sachant protéger par Dieu, Ibn Battûta atteste de sa baraka en rapportant au sultan de Fez, au terme de son voyage, une malle remplies de dessins.

    Caspar David Friedrich Paillasson Essuie-Pieds - Le Voyageur Contemplant Une Mer De Nuages, 1818 (70x50 cm) - Achat & prix | fnac
    « Voyageur contemplant une mer de nuages » Caspar Friedrich, 1818, exposé à la Kunsthalle de Hambourg

    Ibn Battûta, au panthéon des princes poètes voyageurs ?

    Dans la suite d’une série de « réhabilitation » (comme Jeanne Duval), la bande dessinée actuelle se propose d’explorer la vie des vaincus, de ceux qui n’ont pas été reconnus à juste titre de leur vivant. Ibn Battûta ne fuit pas le feu, ni les injustices (comme la scène où il s’éloigne du tyran Indien qui torture un haut dignitaire prisonnier), certes poussé par sa foi, mais surtout par l’instinct téméraire du voyageur se forgeant sous toutes les latitudes de ce monde. Il fait son miel des anecdotes qu’il tisse dans son œuvre pour en faire une nouvelle imagerie, dévoilant à la fois les beautés et les laideurs des terres qu’il foule. Entre coups de sabre et belles femmes, l’œuvre d’Ibn Battûta n’est pas sans nous rappeler les odyssées de Rimbaud ou de Corto Maltese. Il ressent le besoin de partir pour vérifier des souvenirs, se reconnecter avec l’Éternel, s’en aller « les poings dans mes poches crevées ». Il se moque bien des superstitions et du manque de rationalité des peuples qu’il rencontre : Ibn Battûta sait que le rêve est d’or, la poésie reine, et que la réalité est amère. Voilà ce qu’il aurait à répondre aux accusations d’Ibn Khaldoun. Il cherche à retrouver un rêve, et cela se matérialise lorsqu’il trouve la femme de ses songes, au Maroc, à la fin de l’album. Ibn Battûta semble décidément appartenir aux Wanderer, aux poètes et aux chamanes, à ceux qui plongent dans toutes les eaux du globe. Son périple inédit rappelle celui de Charles de Foucauld, premier explorateur du Maroc à la fin du XIXème siècle, puisque poussés par leur foi (malgré des religions différentes, l’un chrétien et l’autre musulman), ils font naître de leur regard une nouvelle terre promise pour les mystiques.

    Par conséquent, Ibn Battûta prouve que la nation des poètes ne connaît aucune frontière temporelle ou religieuse. La seule condition pour l’intégrer étant cette citation de Nietzsche tirée d’Ainsi parlait Zarathoustra : « De tout ce qui est écrit, je n’aime que ce que l’on écrit avec son propre sang. Écris avec du sang et tu apprendras que le sang est esprit ».

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