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      Le quotidien d’une kurde dans Prison N°5

      Sur JustFocus, on croise parfois des livres distrayants, d’autre drôles mais dans Prison N°5 on a affaire à un livre nécessaire. Il est nécessaire d’une part pour le lecteur afin de découvrir une situation scandaleuse aux portes de l’Europe mais d’autre part vitale pour l’autrice car l’art l’a sauvé…

      Le récit d’une militante

      Zehra Dogan, militante politique en faveur d’une autonomie du Kurdistan, est arrêtée pour la deuxième fois. Cependant, elle n’a droit à aucun matériel artistique. Mais l’imagination humaine ne connaît pas de barreau. Dogan utilise le verso des lettres envoyées par une amie pour dessiner et raconter sa vie en prison. Elle commence par les évènements qui l’ont conduit à se retrouver derrière les barreaux. En 2015, les négociations du parti kurde, du PKK et de l’État turc sont rompues et des attentats revendiqués par DAESH ensanglantent la région. Ce signal marque le début d’une vague de violences par l’armée contre des militants et des élus kurdes. Les corps ne sont pas rendus à leurs familles. Il n’y a pas seulement des morts mais l’armée s’attaque également au patrimoine. Pour protester contre les privations de libertés et les morts, les villes se hérissent de barricades. En même temps, les communes font le choix de l’autogestion. Par ce rappel très précis, le lecteur découvre les violences de l’État turc et comprend alors qu’il s’agit en parallèle d’un mouvement politique et nationaliste.

      Prison N°5 un oeuvre engagé

      Zehra Dogan donne son point de vue sur l’histoire de la Turquie, son refus de la diversité culturelle ou religieuse et face à l’État l’histoire du PKK. L’autrice se place du côté des kurdes et des expérimentations libertaires. Par la biographie de ses codétenues, elle nous décrit la vie dans la guérilla et ne cache pas la misogynie de son camp lorsque les femmes ont décidé de combattre. Venant d’une militante politique, le livre est un témoignage engagé qui peut déplaire à certains mais va émouvoir une grande partie des lecteurs.

      Une privation d’expression

      Dans et hors de la prison, la liberté d’expression est réduite. Dogan est en effet arrêtée une première fois pour avoir fait connaître les destructions de la ville de Nusaybin après le couvre-feu par ses dessins. Son premier emprisonnement est lié à une exposition. Une très grande partie du livre est ensuite consacrée à son expérience en prison jusqu’à sa libération à la fin du volume. Par différents plans, le lecteur passe des portes puis rentre dans le couloir jusqu’à des cellules collectives. Dogan nous montre d’abord son inquiétude en découvrant ses co-détenues mais très vite, elle fait partager la solidarité entre prisonnières politiques. On découvre des prisons bien différentes de la France. La souffrance commence par les procédures froides d’entrée puis continue par des humiliations fréquentes. Les refus de soin sont nombreux et les vexations contre les LGBTIQ systématiques. 800 enfants sont actuellement incarcérés avec leurs mères. Des pages sur les sévices subis par les prisonniers dans les années 80 au sein de cette même prison sont éprouvantes. Mais les prisonnier et les prisonnières organisaient la lutte avec les maigres moyens à leur disposition et ces protestations perdurent aujourd’hui. Au quotidien, les prisonnières organisent une vie collective en autogestion et des cours de formation politique à l’image de leurs projets à l’extérieur.

      Un témoignage brut

      Prison N°5 entre art et politique

      Zehra Dogan est une artiste complète qui se charge du dessin et du texte. Le livre reprend les pages qu’elle a pu faire passer clandestinement à travers les murs de la prison. Le livre est le reflet de cette précarité. Le dessin est certes maladroit mais la précision du trait s’efface devant la justesse des sentiments. Dogan ne cherche pas à illustrer par le réalisme mais transmet ses terreurs, ses idées politiques (le rouge est très présent). Les couleurs sont peu nombreuses car Dogan dispose de peu d’outils. Ces pages alternent entre des textes à côté des illustrations et quelques bulles. On sent qu’il s’agit d’un livre particulier pour Delcourt grâce à l’attention portée à la fabrication. Chaque page de la couverture à la dernière page reproduit le papier craft qui a servi à Zehra Dogan pour écrire ce livre. On trouve ces lettres en turc ou en kurde, une carte au début et, à la fin, des notes très complètes et une postface expliquant comment ce livre est né.

      Prison N°5 est le témoignage d’une militante emprisonnée qui par des subterfuges a pu continuer à s’exprimer.  Dans ce livre coup de poing, Zehra Dogan décrit sa vie de prisonnière mais plus généralement, elle nous raconte son combat politique et l’histoire de la lutte des kurdes. Elle insiste aussi souvent sur la place importante des femmes mais trop souvent méconnue.

      Si vous aimez les histoires de femmes fortes, vous pouvez retrouver ici notre chronique sur L’étoile de Koursk et un récit postapocalyptique, Larkia.

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