Je suis charrette détruit le mythe de l’architecte

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On a tous admiré un bel immeuble ou une maison admirablement conçue, mais comment travaille un architecte ? Dans Je suis charrette, un expatrié italien vous donne la réponse.

Le chantier d’un cabinet d’architectes

Le projet dans Je suis charrette
Le projet dans Je suis charrette

Je suis charrette promet de dévoiler les coulisses d’un cabinet d’architecture international. En effet, le scénariste, dessinateur et coloriste Danicollaterale est un architecte italien installé depuis plus de dix ans à Paris. Ce récit est donc en partie autobiographique. On suit Enzo. Tout juste diplômé, il vient à Paris pour réaliser son rêve : devenir architecte. Il intègre l’Agence Xavier Nolan. Ce cabinet est dirigé par un titulaire du prix Pritzker, correspondant au “prix Nobel” des architectes. Deux jeunes architectes lui servent de guide.

Enzo intègre tout de suite l’équipe pour un projet majeur : le concours du Musée d’Art Contemporain de Shanghai (MoCA). On voit d’ailleurs l’avancée du projet. On passe de croquis, à la maquette et même les plans complets dans le dernier tier du livre. L’ambiance entre les architectes est détendue mais la pression est forte. Je suis charrette montre que l’architecture est un métier mondialisé. Le cabinet de Xavier Nolan parle de toutes les langues. Il est en compétition avec les plus grands architectes basés sur plusieurs continents. Cependant, l’auteur prend des pincettes en préambule car si les anecdotes sont vraies, les personnages sont inventés ou sont des synthèses de plusieurs architectes rencontrés par l’auteur. Les collègues créent des liens en sortant ensemble dans une boîte de jazz puis dans des soirées passées ensemble… jusqu’à ce que la date de livraison approche. L’ambiance change ensuite.

Je suis charrette décrit également la vie d’un architecte expatrié à Paris. Enzo est venu pour le travail mais également pour la richesse culturelle. Dès ce stage, il songe à devenir artiste sans savoir dans quel domaine. Au quotidien, il découvre les files pour trouver un appartement et le mépris d’une propriétaire mais Enzo sait utiliser son talent culinaire pour amadouer la dame. Cependant, il devient amoureux des balades en vélo la nuit à Paris et, logiquement, il se passionne pour des détails architecturaux des immeubles anciens ou contemporains.

Une description mesurée d’un milieu

Je suis charrette, un vision dans tous les sens
Je suis charrette, un vision dans tous les sens

Je suis charrette n’idéalise par le métier d’architecte ou le secteur économique. Le titre est une expression de l’architecture désignant une période d’intense travail avant de rendre aux commanditaires le dossier d’un projet. Dès son recrutement, le lecteur voit ces longues journées de travail mais tous ne restent pas au bureau. En effet, le cabinet est très hiérarchisé. On trouve tout en bas des précaires comme Enzo qui assurent une masse énorme de travail pour un salaire médiocre ou juste pour un stage. Très ambitieux, ces employés doivent travailler deux fois plus pour faire leurs preuves. Au sommet, Xavier Nolan ne fait que passer dans les bureaux de l’antenne parisienne. L’architecte est prétentieux, fait rarement des compliments et flirte très souvent avec le harcèlement moral. Si l’assistant de Xavier Nolan a un lexique très technique, le langage devient autoritaire voire cru quand la pression monte. D’autres assistants ont totalement nié leur vie privée pour se consacrer au grand architecte.

Cependant, Je suis charrette n’est pas un drame. Ces critiques passent parfois par l’humour : tous les architectes sont habillés en noir. Un running gag se déroule chaque matin entre la secrétaire et Enzo. Une architecte subit un harcèlement sexuel qui est tourné en dérision ce qui semble déplacé étant donné le contexte. Cependant, le dialogue ensuite appuie sur l’ordre patriarcal.

On peut voir le passé de l’auteur dans le dessin. Les décors en particulier les immeubles sont très détaillés alors que les humains sont plus esquissés. Une visite d’appartement est figurée par un plan vu du dessus. On voit également la coupe de l’agence. Si le propos de Je suis charrette se veut réaliste, le dessin de Danicollaterale est plus abstrait. L’auteur multiplie les références au cinéma pour poser une ambiance. On croise en effet des Men in Black et le Joker. Le premier choc vient de la colorisation qui se limiter au bleu, au rouge et à l’orange. Ce choix donne un sentiment d’abstraction à un propos documentaire. Le début du dernier chapitre bascule dans la bd expérimentale : le papier servant au dessin d’architecte devient un jeu vidéo.

Je suis charrette débute comme un bd journalistique décrivant en parallèle la vie d’un cabinet d’architecte et l’intégration d’un expatrié dans un milieu professionnel et une métropole. Cependant, au fur et à mesure que la date de rendu du projet se rapproche le livre édité par Delcourt devient un thriller : le cabinet va-t-il finir à temps ? Va-t-il gagner le concours ?

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