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      DANS LES COULISSES DU ROMAN GRAPHIQUE « LES ESPIONNES RACONTENT »

      Quelques jours après la publication du roman graphique consacré à l’espionnage au féminin, ARTE a organisé une conférence de presse virtuelle. Aux côtés des autrices Chloé Aeberhardt et Aurélie Pollet, une invitée surprise : Yola, ex-espionne du Mossad. Une occasion unique de lui poser des questions « en live » sur son expérience dans les renseignements. Et d’en savoir plus sur la genèse de ce projet fascinant.

      Yola : quand la réalité dépasse la fiction

      Blonde, cheveux bouclés, allure sportive. Le service de presse d’ARTE fait les présentations. Cette femme c’est Yola, une des “héroïnes” du livre-enquête Les Espionnes racontent. Elle assiste à la conférence en direct d’Israël. Au moment de commencer, un chat roux lui saute sur les genoux et passe devant l’écran. Elle s’excuse, sourit, et le pousse doucement du revers de la main. Les autres participants sourient aussi, fascinés d’entrer dans l’intimité d’une ancienne espionne. La conférence débute et les questions fusent. Yola y répond en français.

      Un recrutement en toute discrétion

      Années quatre-vingt, Tel Aviv. Yola est Cheffe de Cabine pour une compagnie aérienne. Un ami lui parle d’une mission gouvernementale, sans évoquer l’espionnage. Patriote dans l’âme, elle accepte de rencontrer le Chef de la mission. Il lui apprend faire partie du Mossad, et constituer une équipe pour le Soudan. “Il cherchait des profils sportifs, pratiquant la plongée, et parlant plusieurs langues. Ce qui était mon cas”. Yola est séduite par le challenge. Mais avant de rejoindre l’équipe, elle doit passer toute une série de tests et relever des défis un peu fous. Comme apparaitre au balcon d’un appartement en moins de dix minutes… Au sein de sa compagnie aérienne, seul un des patrons est mis dans la confidence. A ses parents et à ses proches, elle annonce qu’elle va travailler pour le gouvernement. Sans parler du Mossad.

      L’espionnage: une vie à deux cent à l’heure

      La mission qu’elle intègre est particulièrement stratégique pour l’Etat d’Israël. Il s’agit d’exfiltrer des juifs Falachas d’Ethiopie via le Soudan, état islamiste hostile. A l’époque, confier une telle mission à une femme était hors du commun. Aucune autre agence de renseignement n’avait jamais osé le faire”. Mais le Mossad est avant-gardiste. Officiellement, Yola est la patronne d’un hôtel dans le désert soudanais. Pour être crédible, elle endosse à 100% son rôle d’hôtelière. Le jour elle accueille les clients, manage les équipes. La nuit, elle se consacre à son activité d’espionnage. Avec les autres membres de la mission, ils récupèrent les réfugiés dans les camps et les acheminent en bord de mer. Là, ils embarquent dans des bateaux direction Israël.

      Même pas peur!

      Si le Soudan découvrait l’activité d’espionnage de Yola et son équipe, c’était la prison. Et probablement la peine de mort. Pourtant, à la question “Avez-vous eu peur?”, Yola répond: “Il y a eu des moments désagréables où le cœur s’emballe. Mais nous étions tous très bien formés et avions confiance en nous. On ne peut pas être agent si on a peur”. Pour le Mossad, avoir une femme dans l’équipe constitue un vrai atout. A une époque où les renseignements sont quasi exclusivement masculins, personne ne soupçonne Yola d’être un agent. La crédibilité de sa couverture contribue largement au succès de la mission. “Etre une femme m’a ouvert beaucoup de portes. En tant qu’hôtelière occidentale, j’étais très appréciée et très populaire au Soudan.

      Retour à la réalité

      Trois ans après…  Yola apprend que la police a prévu de faire une descente dans l’hôtel. Pour vérifier qu’elle n’enfreint pas certaines règles, comme l’interdiction de servir de l’alcool. Elle passe la nuit à cacher les stocks de bouteilles, et à faire disparaitre les éléments qui pourraient la compromettre. Mais suite à cet événement, Le Mossad prend la décision de rapatrier l’équipe. “C’était devenu trop dangereux. Un avion est venu nous chercher, et nous avons quitté le Soudan du jour au lendemain. A son retour en Israël, le Mossad lui propose de continuer. Mais elle choisit de reprendre son ancien travail. “Quand j’ai réintégré la compagnie aérienne après trois ans d’absence, mes collègues ont été étonnés de me revoir. Ils m’ont demandé où j’étais passée. Je ne leur ai jamais rien dit« .

      Le voile se lève 

      Ce n’est que très récemment, quarante ans plus tard, que Yola a pu commencer à parler librement de cette expérience. Car il y a une volonté du Mossad d’informer sur la mission. Et aussi car les relations avec le Soudan sont meilleures. « J’ai repris contact avec l’ancien Ambassadeur de France à Khartoum. Nous étions amis à l’époque. Et je lui ai raconté pourquoi j’ai dû quitter le Soudan du jour au lendemain ». Yola a enfin pu avouer la vérité à ses parents et à ses amis. « Ils ont été très surpris mais ont compris mon choix de l’époque ». Il lui arrive même de donner des conférences où elle raconte son histoire.

      La genèse du projet

      En 2010, Chloé Aeberhardt publie un article sur un “coup de filet” dans les services illégaux russes. Parmi la dizaine d’agents arrêtés, une femme d’affaires de vingt-huit ans, Anna Chapman. Agent illégale jouant de ses charmes, on la surnomme la “Mata Hari des temps modernes”. Fascinée, Chloé veut creuser la question: les espionnes sont-elles toutes aussi sexy ? Elle lit des livres consacrés à l’espionnage féminin. Sans grand résultat. Elle décide alors de rencontrer des espionnes pour obtenir leurs témoignages, mais se heurte à de nombreuses difficultés. Les agents en activité, tenus au secret professionnel, refusent de témoigner. Et identifier des espionnes relèvent de la gageure, car très rares sont celles qui bénéficient de notoriété. Chloé se constitue alors un réseau “d’anciens” de la DGSE. Par leur intermédiaire, elle arrive à rentrer en contact avec des espionnes en retraite un peu partout dans le monde.

      Un long travail de persuasion

      Mais elle n’est pas au bout de ses peines. Certaines sont plus méfiantes que d’autres, et toutes n’ont pas envie de témoigner. C’est le cas de Gabriele Gast, ancienne agent-double de la STASI, qui ne souhaite pas revenir sur un passé douloureux (elle fera neuf ans de prison à la chute du Mur de Berlin). Mais Chloé arrive finalement à la convaincre. Ce travail d’identification et de persuasion explique pourquoi ses démarches prennent du temps (cinq ans). En revanche, pour des figures publiques comme Jonna Mendez, la prise de contact est beaucoup plus facile. Et se fait via l’éditeur du livre Spy Dust, que Jonna écrivit avec son mari Tony Mendez, agent-star de la CIA.

      Du livre-enquête à la série

      Sa démarche aboutit à la publication d’un livre-enquête, Les espionnes racontent, en 2017. Le souhait de Chloé est d’apporter du suspens, et de raconter la vie de ces espionnes à la manière d’histoires romanesques. J’ai été très influencée par John Le Carré, et par des séries comme The Americans”. Lorsqu’elle écoute le récit de Yola, Gabriele, Jonna ou Ludmila, Chloé a l’impression d’être dans un film. Et elle veut que le lecteur le ressente. Deux ans après la sortie du livre, une série sous forme de dessins animés est réalisée par Aurélie Pollet. La série a été une expérience incroyable mais un sacré défi. Il a fallu condenser en six épisodes de six minutes des récits très détaillés” raconte Aurélie Pollet. Le roman graphique lui permet de se libérer de cette contrainte de temps.

      Le roman graphique 

      Dans la série comme dans le roman graphique, les cadrages et les dialogues rythment la narration, et permettent de glisser une pointe d’humour. Pour le rythme, Aurélie Pollet s’inspire de la serie “Fargo”. Une chromie est associée à chaque histoire. Pour celle de Yola, c’est l’ocre et le bleu, qui évoquent la mer et le désert. Le temps du récit des espionnes est en couleur, le noir et blanc pour aujourd’hui. Pour dessiner ces femmes et leurs univers, Aurélie Pollet travaille à partir de photos. Son imagination fait le reste. Pour Yola, une photo prise à l’hôtel au Soudan, sur laquelle on la voit danser. Quand j’ai vu cette photo, ce qui m’a frappée c’est la spontanéité de Yola”. Une spontanéité qui explique peut-être la réussite des femmes en matière d’espionnage.

      A retrouver

      Le livre-enquête Les espionnes racontent – Co-éditions Steinkis / ARTE Editions. Les six épisodes de la série Les espionnes racontent (6 minutes chacun) sur ARTE.TV 

      Critique des Espionnes racontent ici.

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