Critique « Sharp objects » : une dissection de la violence au féminin

Critique « Sharp objects » : une dissection de la violence au féminin

Critique « Sharp objects » : une dissection de la violence au féminin

Intrigue

Amy Adams

Justesse

Rythme

BO

Summary:
« Sharp objects » est le genre de série qui peut rendre fou quand on la regarde, parce que trop de questions restent en suspens. Et puis, quand on la finit aussi, parce qu'elle nous a retournés le cerveau. Une série longue à se mettre en place mais qui a le mérite de largement dépasser nos attentes.

78%

Percutant

Sur le papier, Sharp Objects ressemble à s’y méprendre à une série policière, tout ce qu’il y a de plus classique. Un meurtre, une disparition, une enquête, une journaliste… Ce schéma a déjà fait la gloire des plus grands polars jamais écrits. Mais il s’avère que là c’est différent. Car l’histoire de Sharp Objects n’est pas celle d’une affaire morbide. C’est l’histoire d’une violence tellement répandue qu’elle en devient invisible, à peine palpable. Une violence qui tait son nom. Attention, la vérité pourrait bien vous écorcher…

La série nous vient tout droit de l’esprit de Gillian Flynn, auteure du célèbre roman Gone Girladapté à l’écran par Fincher et largement acclamé par la critique. Côté réalisation, c’est Jean-Marc Vallée qui s’y colle, connu pour ses films Dallas Buyers ClubWild et sa série à succès Big Little Lies. Au casting, attendez-vous à être époustouflés par la brillante Amy Adams en tant que personnage principal (Doubt, Sunshine Cleaning, Il était une fois, Premier contact, American Bluff…) qui vient de choper son ticket pour les Golden Globes. On applaudira également la cinglante Patricia Clarckson (La ligne verte, Six Feet Under, Pieces of April…) dans le rôle de la mère et enfin, la prometteuse Eliza Scanlen en demi-soeur dérangée. Autant vous dire qu’avant même de commencer, on est déjà sur une série qualitative.

Une héroïne plus que torturée

Sharp Objects, que l’on pourrait traduire par « objets tranchants » (si l’on s’en réfère aveuglément à la traduction de Google), porte plutôt bien son nom. Tant par son esthétisme que par les sujets qu’elle traite : la violence au féminin. 

La série nous offre le temps d’une saison la charmante compagnie de Camille Preaker, journaliste alcoolique et profondément torturée. Oui, autant le dire tout de suite, ça ne va pas être tout rose, hein. En effet, la jeune femme porte sur son corps les traces d’une souffrance qui la ronge : elle se scarifie. À tel point qu’il ne reste presque plus d’espace vierge sur sa peau. Les titres des différents épisodes font d’ailleurs référence aux mots qu’elle s’est sculptée dans la chair. 

*ambiance*

Bref ! L’histoire commence lorsque son rédacteur en chef la met sur une affaire qui se passe dans sa ville natale. Il a entendu parler d’un combo meurtre + disparition d’adolescentes. Ça sent bon le tueur en série, ou au minimum le vieux pédophile mais surtout, ça sent bon le scoop. Et puisque Camille connaît le coin, elle pourra en profiter pour régler deux, trois problèmes personnels. Nan parce qu’apparemment, il y a du boulot.

Les White Trash pour décor

Bon. Au vu de ce qu’il se passe par la suite, on se dit avec le recul que le boss n’a pas DU TOUT capté l’ampleur de ce qu’il est train de demander à son employée. Parce qu’en soi, il n’est pas un mauvais bougre. Il croit réellement que ça lui fera du bien d’affronter ses vieux démons. Sauf que Camille est bien plus une écorchée vive à ce stade. C’est une gigantesque plaie ouverte ambulante. Et lui demander de refaire un tour à Wind Gap, le trou paumé de son enfance, c’est tout simplement la jeter dans la gueule du loup.

Pour resituer un peu le contexte, Wind Gap c’est le genre de ville pétée du sud des États-Unis qui sent bon la transpiration et le racisme façon Guerre de Sécession. On remarquera d’ailleurs que les seuls personnages noirs sont des domestiques employés par des familles friquées. TOUT. VA. BIEN. Mais c’est pas le seul truc qui date du siècle dernier. L’économie locale repose sur l’élevage porcin du coin. Quand on vous dit que cette ville pue, ce n’est pas qu’une image… En gros, avec Wind Gap, on est plus sur une atmosphère poisseuse et malfaisante que sur une destination pour vos prochaines vacances.

En plus ici, tout le monde se connaît et les ragots sont nombreux. Camille est justement une des seules à avoir quitté le bled, ce qui lui vaut évidemment tous les regards. Ça et le fait qu’elle dégage une odeur de vodka en permanence. Et qu’elle s’habille en pull par 35°. Autant vous dire que les rumeurs vont bon train.

Une histoire douloureuse

Mais les rumeurs, Camille s’en balance. Ça ne l’empêchera pas de se taper des grosses cuites tout au long de la série. Non, la réelle souffrance ici, c’est de se retrouver nez à nez avec ses souvenirs. On apprend très vite que sa petite soeur est décédée d’une étrange maladie lorsqu’elle était jeune. Une épreuve suffisamment traumatisante en soi. Il y a aussi sa richissime mère, peu accueillante et prête à lui envoyer des piques dès que l’occasion se présentait. Et puis, il y a Amma, sa demi-soeur qu’elle connaît à peine, et qui visiblement a toutes les caractéristiques de la petite peste. On est donc dans un climat très conflictuel, ponctué par les crises des trois personnages, et qui justifie de plus en plus le mal-être de Camille.

Les épisodes sont d’ailleurs ponctués de flash-back sur sa vie, réanimés par des éléments de l’enquête, par une parole de sa mère ou par la rencontre avec une vieille connaissance. Ces souvenirs sont très succincts, à peine compréhensifs pour le spectateur. Lui aussi va devoir mener l’enquête ne serait-ce que pour recoller les morceaux du passé de la journaliste. Le problème, c’est que ça donne un rythme très lent au début de la série. Le public est troublé par tant de questions, tant d’indices pour finalement avoir si peu de réponses. Une cadence qui rappelle un peu Lost. Sauf qu’il s’agit d’une mini-série, et on vous rassure, le rythme finit heureusement par s’accélérer. 

Sharp Objects ou les dessous de la violence au féminin

Ambiance sombre, presque mystique, personnages torturés, suspense, enfants molestés, le tout dans le cadre poisseux de la vieille Amérique du Sud porté par une bande originale à couper le souffle… Sharps Objects partage de nombreux points communs avec la talentueuse série True Detective. Sauf qu’ici, le sujet, ce n’est pas la perversion humaine, mais bien la violence faite aux femmes. Une violence systémique, comme on verra à travers le passé de pom-pom girl de Camille. Une violence intégrée, ce que montrent les discussions entre les femmes au foyer de Wind Gap. Une violence commise par les hommes parfois, mais aussi et surtout par les femmes. Qu’il s’agisse d’auto-flagellations ou qu’elle soit commise sur autrui. Qu’elle soit physique ou psychologique. Cet aspect mérite d’être souligné car c’est une approche très peu abordée au final. 

Dans le paysage médiatique actuel, les femmes sont systématiquement désignées comme des êtres inoffensifs ou des victimes. Sharp Objects pointe effectivement du doigt (et avec une très grande justesse) les souffrances qu’elles endurent mais la série n’oublie pas pour autant qu’elle peuvent également en être l’auteure. Gillian Flynn n’enferme pas ses protagonistes dans un rôle manichéen où tout est blanc ou tout est noir. Elle prend soin d’aiguiser leurs personnalités dans toute leur complexité. Après tout, ne serions-nous pas nous-mêmes victime et bourreau ?

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