Paul Cauuet :  » Dans Les Vieux Fourneaux, je me sens vraiment chez moi »

Paul Cauuet :  » Dans Les Vieux Fourneaux, je me sens vraiment chez moi »

Plongé depuis tout petit dans la BD, le toulousain Paul Cauuet en a fait son métier : dessinateur. Aidé du scénariste Wilfrid Lupano, il crée la bande dessinée Les Vieux Fourneaux (aux éditions Dragaud), une comédie sociale dont les personnages principaux dont des vieux qui profitent du temps qui leur reste pour mener leurs combats. Lutte des classes, choc des générations, cette BD met un coup de pied dans un passé ayant foutu le camp, un présent morose et un futur incertain. Rencontre avec l’un des papas de ces trois septuagénaires attendrissants dont le tome 4 est sorti en novembre.

 

Le dessinateur Paul Cauuet

 

Peux-tu te présenter de nous dire comment tu es devenu dessinateur ?

Je suis Toulousain et natif de Toulouse. Le dessin est ma passion depuis tout petit, passion qui ne m’a jamais quitté car tous les enfants dessinent, jusqu’à un certain âge. Il n’y en a que quelques-uns qui continuent parce qu’ils aiment vraiment ça. Les autres sont souvent attirés par la musique ou autre chose. Dans chaque classe, il y en a toujours un ou deux qui dessinent bien. Mes parents m’avaient appris ça à la maison, ils m’encourageaient, donc j’ai toujours dessiné jusqu’à mes études au lycée. J’ai fait un petit passage par l’université du Mirail, en arts appliqués. C’est là que j’ai eu mes vrais premiers cours de dessin où j’ai appris à dessiner des corps en 30 secondes, à débloquer certaines choses. Jusqu’à présent je dessinais tout seul.

Par contre, la bande dessinée, je l’ai apprise tout seul, sur le tas. Je n’ai pas fait d’école, Bon, à l’époque je n’ai même pas eu mon Deug à la fac parce qu’entre-temps j’ai rencontré Guillaume Clavery qui était sur Toulouse et avait un scénario de BD. Moi je voulais faire de la BD, mais je n’avais pas d’histoire. On est devenus copains et on s’est lancé au début des années 2000. Ça a pris du temps parce que je n’avais encore jamais fait de pages. On a mis un ou deux ans avant de présenter notre premier projet aux éditeurs qui s’appelait Aster. On a pu signer assez vite et rentrer dans le bain il y a un peu plus de 15 ans.

 

Les Vieux Fourneaux, tome 4

 

Tu lisais quoi plus jeune ?

Je lisais Loisel : Peter Pan, la Quête de l’oiseau mutant. Hermann : Jeremiah. J’essayais d’apprendre le découpage, comment ils avaient fonctionné. Loisel, je l’ai rencontré au festival de BD de Colomiers en 2000. Il n’était même pas invité, il ne faisait que passer. Il m’avait proposé de lui montrer les premières pages que j’avais à l’époque. Il m’a fait un cours d’une demi-heure. C’était passionnant d’apprendre des trucs tout bêtes comme la narration, le sens de lecture de planche, le parcours de l’œil … Je ne connaissais rien et cela m’a débloqué énormément de choses.

 

Le succès des Vieux Fourneaux est assez impressionnant, dès le premier tome. Comment l’expliques-tu ?

Oui, on en est maintenant à 800 000 exemplaires vendu. Le tome 4 a été tiré à 220 000 exemplaires. C’est une aventure incroyable. Il y a eu très tôt un bon bouche-à-oreille. Les libraires ont découvert l’album six mois avant la sortie et il y a eu un écho très positif de leur part. Dès qu’il est sorti, ils l’ont montré à tous leurs clients.

 

Les Vieux Fourneaux, tome 1

 

Racontes-nous comment cette aventure a commencé et comment tu as rencontré Wilfrid Lupano ?

Avec Wilfrid, on se connaît depuis 2004. Il était à Toulouse et on s’est rencontré à une dédicace. Je sortais le deuxième tome d’Aster et lui sortait le premier tome d’Alim le tanneur. On est devenu copains. À l’époque, il arrivait de Pau et avait monté le bar Le Filochard à Toulouse. On n’a pas tout de suite travaillé ensemble, mais il m’a proposé un scénario : L’honneur des Tzarom, série que j’ai faite après. C’était un dytique de gitans dans l’espace : une comédie loufoque où l’on s’est bien amusé mais qui n’a pas marché. Après, on a réfléchi sur ce que l’on désirait raconter. On voulait toujours parler de la famille comme noyau central. Nous aussi on était jeunes parents, enfin moi j’allais le devenir. On voulait aussi parler de notre époque, de notre société, de la vie de nos grands-parents, de ce qu’ils ont vécu. Donc on s’est retrouvé sur les vieux. On s’est dit que ce serait bien d’avoir des personnages âgés comme héros.

 

Qui sont plutôt des anti-héros, à l’inverse de ce que l’on a l’habitude de voir…

C’est exactement ça. Le jeunisme en BD, c’est ce que tu vois tout le temps : ils ont 25-30 ans, hommes ou femmes, ils sont beaux, forts, riches et ont tout compris à la vie. Cela nous gonflait un peu, on voulait montrer autre chose, que les héros soient des gens que tu croises partout. L’avantage de prendre des gens de 75 ans c’est qu’ils ont tout un background et toute une vie avec tous les malheurs et les bonheurs que tu peux imaginer. À l’inverse d’un jeune de 25 ans qui n’a que 25 ans derrière lui. Ce n’est pas intéressant. Qu’est-ce que tu veux raconter sur ce personnage ? Avec des personnages de 75 ans, cela te permet de revenir en arrière, de parler de la France à différentes périodes.

 

Le jeunisme en BD, c’est ce que tu vois tout le temps : ils sont beaux, forts, riches et ont tout compris à la vie. Cela nous gonflait un peu.

 

Cela nous permet de parler de tous les sujets : écologie, mondialisation, capitalisme, emploi … De l’héritage que tu laisses aux générations suivantes. Il y a tellement de thèmes que l’on peut aborder. Ces trois vieux, plus Sophie qui est un peu le quatrième mousquetaire, nous permettent de parler de pleins de sujets d’actualité. Avec ces personnages, on peut mettre les petites histoires dans la grande histoire : on peut les inscrire dans différents événements.

 

Cette BD est très ancrée dans le sud-ouest, c’est voulu ?

Ça, c’est moi personnellement qui l’ai voulu, pour mon plaisir. Wilfrid est de Pau et il avait situé ça dans le Sud-Ouest, mais ce n’était pas plus précis. J’ai ma maison d’enfance dans le Tarn-et-Garonne, à Moissac. Cette maison, c’est celle de Sophie. C’est mon plaisir de dessiner des objets bien à moi parce que je me sens vraiment chez moi dans cette BD. Ce sont les vallons, les vergers, les bars avec le rugby. C’est un peu partout comme ça en France, mais cela parle de vers chez nous. On est toujours plus sincère quand on parle de ce que l’on connaît. Quand Danny Boon fait les Chti’s, il est sincère parce qu’il parle de chez lui, de ce qu’il connaît. Nous, on aurait plus de mal à le situer à La Réunion.C’était plaisant d’ancrer ça dans un lieu que je connais. C’est dans le département, mais je ne précise pas où. Puis Wilfrid s’en est servi après dans le Tome 3 avec Berthe et la division Das Reich qui est vraiment passée par Montauban avant d’aller à Oradour-sur-Glane.

 

On est toujours plus sincère quand on parle de ce que l’on connaît.

 

Sais-tu où Wilfried va chercher ces dialogues aussi colorés ?

Les personnages ont 75 ans, donc ils ont leur phrasé. Wilfrid a travaillé 15 ans dans le milieu des bars, des discothèques et des restaurants. Il a côtoyé toute une galerie de couches sociales différentes, de clientèle au fil des années. Ses parents tenaient des bars. Il a toujours vécu dans cet espèce de microcosme de punchlines, de brèves de comptoirs. Ce sont des choses qui lui sont restées.

 

Les Vieux Fourneaux

 

Peux-tu nous expliquer le processus de création d’une BD des Vieux Fourneaux ?

Pour les planches je reçois le scénario d’un coup, avec tous les dialogues découpés en 54 planches. C’est un peu comme un roman. Comme ça, je vois toute l’histoire, je sais ce que je vais pouvoir dessiner, ce qui va être compliqué. J’ai mon scénario découpé par planches, je détermine le nombre de cases, ce qu’il y aura dans chaque case puis je fais le story-board. Le story-board est au format A4, à peu près au format de l’album. C’est la partie la plus importante et pour moi la plus intéressante. C’est ce que je suis en train de faire en ce moment pour le tome 5. J’envoie tous les story-boards à Wilfrid. On reprend tout et on pointe les séquences que l’on peut améliorer. Parfois, il trouve qu’il y a trop de cases ou il coupe tel ou tel dialogue. Quand on est d’accord sur le story-board, il y a à peu près 75% du boulot à faire, c’est vraiment là où je fais de la bande dessinée. C’est-à-dire que je pars d’un texte pour aboutir à une planche dessinée, au brouillon. Quand on est d’accord sur le story-board, je passe à la planche originale au format A3. C’est là où je mets tous les détails, les personnages, les foules, les perspectives, etc. Je dessine tout sur feuille, je scanne, et les couleurs sont faites à l’ordinateur sur Photoshop. Avant, c’était moi qui les faisais, mais depuis le tome 4 c’est Guillaume Gom qui s’en charge sinon c’est trop compliqué pour moi, pour tenir les délais.

 

Sophie, c’est une fille que tu peux croiser partout. Ce n’est pas la bimbo, ça on n’en voulait pas.

 

Quelle liberté as-tu dans ce projet ?

J’ai beaucoup de liberté et il fait exprès de m’en laisser. Même sur le descriptif des personnages, c’est très succinct. Il n’y a que pour le tome 1 qu’il y avait quelques béquilles. Il a décrit les personnages assez sommairement pour que l’on puisse chercher ensemble, que l’on puisse faire le casting. Les trois personnages étaient physiquement différents : Mimile un peu tassé, rugbyman ; Pierrot grand échassé et maigre ; Antoine un peu le médium. Sophie, c’est une fille que tu peux croiser partout. Ce n’est pas la bimbo, ça on n’en voulait pas. Pour chaque nouveau personnage, je fais des planches de gueules pour essayer de trouver la bonne tronche. Je lui envoie et on essaye d’affiner : je pousse tel ou tel visage jusqu’à ce que l’on soit d’accord pour le comédien qui va jouer le personnage. C’est un vrai casting, mais en dessin.

 

Pour chaque nouveau personnage, je fais des planches de gueules pour essayer de trouver la bonne tronche. C’est un vrai casting, mais en dessin.

 

De quoi t’inspires-tu ? De personnes réelles ?

Au début, j’ai essayé de me baser sur des gens de ma famille puis j’ai laissé tomber parce que cela ne marchait pas. J’ai laissé venir les personnages : nez plutôt comme ça, mâchoire comme ça, oreilles, etc. puis je tâtonne, je change un truc. Après, beaucoup de lecteurs me disent qu’ils ressemblent à leur père ou leur oncle. C’est rigolo parce qu’en fait, ils sont assez communs. Réalistes, mais un peu caricaturés. C’est marrant que les gens s’y retrouvent. C’est ensuite que je me suis dit que l’un d’entre eux me rappelait un oncle, mais je n’y avais pas pensé en le faisant.

 

Les Vieux Fourneaux

 

Chaque tome est centré sur un personnage or avec ce quatrième qui vient de sortir, vous avez fait le tour des personnages principaux. Sur quoi va porter le tome 5 ?

Comme on a fait chaque tome avec l’accent mis sur un des personnages, il y a un peu tout le monde dans le tome 5. Il y a à manger pour tous les personnages. On a un peu gratté sur chacun d’eux mais il reste beaucoup de choses à découvrir. Dans ce tome, il y aura de nouvelles figures et on retrouvera certaines que l’on a vues dans les tomes précédents comme les vieux de Paris puisque l’histoire se passe là-bas. On retrouve également “Ni yeux ni maîtres” et plein d’autres personnages. Il y a toute une galaxie de protagonistes, on ne peut pas tout mettre en 54 pages. Puis cela dépend des thèmes. Dans le tome 4, c’était de savoir si l’écologie devait primer sur l’emploi pour une région. Celui du tome 5 sera lui aussi assez actuel. Il est prévu pour dans un an donc c’est à moi de carburer.

 

Ces vieux n’ont plus beaucoup de temps, mais ils l’utilisent pour faire avancer le système ou le freiner

 

C’est aussi une BD assez engagée…

C’est une sorte de véhicule dans lequel on peut mettre ce que l’on veut. En fait, ce n’est pas une BD sur les vieux, c’est une BD avec les vieux. Comme ils sont vieux, qu’ils ont le temps de faire ce qu’ils veulent et qu’ils sont encore engagés, ils mettent leur temps au profit de leur combat, quel qu’il soit. Ils sont chacun différents. Ils n’ont plus beaucoup de temps, mais ils l’utilisent pour faire avancer le système ou le freiner. Ces vieux-là c’est un moyen d’évoquer plein de trucs.

 

Les Vieux Fourneaux, tome 1

 

Comment réagissent vos lecteurs ?

Beaucoup de gens viennent me voir en me disant qu’ils aimeraient être comme eux plus tard ou que cela ne leur fait plus peur de vieillir, c’est super d’entendre ça. Le public est très hétéroclite : toutes les catégories d’âges de 25 à 70 ans en gros. On a voulu faire une BD grand public. Mission accomplie. Dans les familles, ce sont des BD qui s’offrent et se prêtent. Après, c’est difficile d’expliquer un succès ou un échec.

 

Le film est d’une fidélité sans borne à la BD

 

Il y a aussi un film qui est prévu ?

Le tournage s’est terminé au début du mois de novembre. Il y aura Roland Giraud qui jouera Antoine, Eddie Mitchell qui joue Mimile, Pierre Richard qui joue Pierrot et Sophie par Alice Paul. Wilfrid est le scénariste du film et on a tout le temps été consulté. Il a écrit une adaptation du tome 1 avec un peu du tome 3. Il y a assez de scènes pour chaque personnage parce que le tome 1 est assez centré sur Antoine. Et puis Wilfrid a écrit plein de nouvelles scènes avec des personnages en plus de la BD. Pour certaines scènes, ils ont eu des idées géniales. Ça va être un super film réalisé par Christophe Duthuron, metteur en scène de Pierre Richard. Je suis allé plusieurs fois sur le tournage qu’ils ont réalisé en Occitanie. C’est d’une fidélité sans borne au niveau des costumes, des véhicules, des intentions. Il y a un respect total. Christophe, le réalisateur, était fan de la BD avant de savoir qu’il y avait un film en préparation. Déjà il aimait le matériau de base. La sortie est prévue pour septembre 2018.

Les Vieux Fourneaux, le film

 

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