Admiration sans borne, gloire et culture du viol: un cocktail bien d’actualité.

Admiration sans borne, gloire et culture du viol: un cocktail bien d’actualité.

Il est parfois bien difficile de continuer à être fan d’artistes qui se retrouvent mêlés à des affaires d’agressions sexuelles… Entre fidélité aveugle et malaise inévitable, faut-il vraiment faire la différence entre l’artiste et la personne?

 

Une petite question innocente…

Cela s’est passé jeudi dernier sur le plateau de Quotidien. Invitée de Yann Barthès, Catherine Deneuve est revenue sur le tapage médiatique autour de la nomination de Roman Polanski en tant que président des Césars. Ce dernier avait décidé d’abandonner le poste après les levés de boucliers des associations d’aide aux victimes d’agressions sexuelles, et des féministes. Un petit rappel des faits s’impose ici: Polanski a été accusé de viol sur une mineur de 13 ans, après l’avoir droguée. Le réalisateur est d’ailleurs toujours considéré comme fugitif, et ne peut circuler librement qu’en France, en Suisse et en Pologne.

Ainsi, Catherine Deneuve a souhaité défendre son bon ami Roman Polanski en insistant sur le fait que l’affaire avait été jugée, et que les deux parties étaient parvenues à un accord. Une réponse, pour le moment, assez politiquement correcte. Mais c’est ensuite que l’actrice s’est emballée, en déclarant:

Il y a toujours eu une image donnée à cette histoire assez incroyable. C’est une jeune fille qui avait été amenée chez Roman par sa mère, qui ne faisait pas son âge de toute façon. On peut imaginer qu’une femme de 13 ans puisse faire 15, 16 ans. Il ne lui a pas demandé sa carte de visite. Il a toujours aimé les jeunes femmes. J’ai toujours trouvé que le mot de « viol » avait été excessif.

Et bim. Appelez ça un dérapage, une bêtise ou un excès de franchise. Peu importe le nom que l’on donne à ce genre de déclaration, cela reste un point en faveur de la culture du viol. D’autant plus venant de la part d’une femme, qui a la chance de pouvoir faire entendre sa voix et ses idées. Que l’on puisse défendre une agression sexuelle est déjà franchement infecte, mais qu’en plus on le fasse en déclarant qu’une jeune fille qui fait plus que son âge peut donc attirer un homme d’âge mûr, sans que cela ne doive choquer qui que ce soit… A vomir. J’imagine qu’en suivant la même logique, on doit pardonner aux violeurs qui ciblent les femmes portant des jupes trop courtes ou des décolletés trop plongeants?

 

Entre idéalisation et déni

Ce genre de réactions, assez classique en somme, témoignent bien du malaise autour des artistes impliqués dans des affaires d’harcèlement ou d’agressions sexuelles. Comment, du jour au lendemain, détester un acteur, réalisateur ou chanteur que l’on a encensé pendant des années? J’utilise le masculin, mais bien entendu, les artistes féminines sont logées à la même enseigne. En tant que fan, on a souvent tendance à croire que l’artiste que l’on admire est tel que l’on se l’imagine. Parce qu’en interview, untel s’amuse à blaguer avec les journalistes, il doit forcément être super drôle et sympathique. Si dans un film, Mme X incarne un personnage excentrique et extravertie, elle doit forcément avoir la même personnalité dans la vraie vie. 

Alors, lorsque l’on apprend que cette personne, que l’on admire tant, a été capable d’actes que l’on ne peut cautionner, que faire? Tourner le dos à l’artiste et à son talent? Ou continuer de défendre le travail d’une personne qui a brisé la vie de ses victimes? La question a encore récemment été au cœur de l’actualité, lors de la dernière cérémonie des Oscars. Outre la magnifique erreur entre La La Land et Moon Light, l’autre moment marquant des Oscars a été l’annonce de la victoire de Casey Affleck. Le prix du Meilleur Acteur devait être remis par l’actrice Brie Larson, elle-même fervente défenseure des victimes d’agressions sexuelles. Et cette dernière était très loin d’être ravie de donner une récompense à un homme qui venait d’être accusé d’harcèlement sexuel. Le visage de Brie Larson lorsqu’elle annonce le vainqueur est assez explicite…

oscars

 

Le début d’une prise de conscience?

Au vue de ces deux histoires, on pourrait croire que le monde du spectacle n’a pas vraiment de problème de conscience lorsqu’il s’agit de traiter ces affaires délicates. Lorsqu’un homme, blanc de surcroît, se retrouve en position d’agresseur face à une femme, on met en avant la présomption d’innocence ou le bénéfice du doute. Et s’il s’avère que l’artiste en question est réellement coupable du/des crime(s) dont il accusé(s), pas grave, on dira juste que la victime l’avait un peu cherché quand même… Ce problème de traitement est magnifiquement illustré et expliqué sur le blog Commando Culotte, dont je vous recommande la lecture. 

Alors que je pensais que le sujet était trop tabou pour être réellement abordé par Hollywood, Lena Dunham a fait le choix courageux de le mettre au coeur d’un épisode de la saison 6 de GIRLS. Dans l’épisode American Bitch, Hannah (le personnage de Dunham) se retrouve face à un dilemme: l’auteur qu’elle admire, Chuck Palmer, est accusé d’avoir abusé sexuellement de 4 étudiantes. Elle relate donc les faits dans son blog, puis est invité par Palmer chez lui afin qu’il lui expose sa version des faits. Au fur et à mesure de l’épisode, un duel s’engage entre les deux personnages. Et le spectateur devient ainsi juré d’un procès, et écoute les arguments de chaque partie. Je ne vous spoilerai pas en dévoilant la fin de l’épisode, mais disons juste que Lena Dunham parvient parfaitement à mettre en image ce malaise autour de la culture du viol. 

Aujourd’hui, cette frontière floue entre l’admiration pour un artiste et la défense d’un crime est de plus en plus fine. Elle a été abordée dans le cas de Trump et du fameux « grab women by the p****« . Paroles indéfendables qui n’ont pourtant pas empêchées des millions de femmes de voter pour Donald Trump. Autre fait marquant de l’actualité: le musicien Ibrahim Maalouf visé par une enquête pour atteinte sexuelle sur mineure. Le trompettiste est accusé d’avoir embrassé une collégienne de 14 ans. J’ai pu voir Ibrahim Maalouf en concert cette année, et j’en suis ressortie marquée par l’immense talent de l’artiste. Mais, à présent, je me retrouve moi aussi confrontée au problème soulevé dans cet article.

Alors, pouvons-nous vraiment séparer l’artiste de la personne? L’image idéalisée de la réalité? Je ne prétends pas avoir l’ambition d’avoir les réponses à ces questions. Chacun est libre de ses choix et de ses opinions. Mais en aucun cas une carrière ou la gloire ne doit passer avant le drame vécu par les victimes. On ne peut défendre ces actes, et surtout pas en reportant la faute sur les personnes qui les ont subis. 

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