Chinese Man : « Avec Shikantaza, cela faisait un moment que l’on n’avait pas fait des délires aussi bizarres »

Chinese Man : « Avec Shikantaza, cela faisait un moment que l’on n’avait pas fait des délires aussi bizarres »

Actuellement en tournée pour défendre leur dernier album Shikantaza, Chinese Man revendique une identité propre que le groupe défend depuis plus de 10 ans maintenant.

Écumant les scènes du monde entier depuis plus d’une décennie, le groupe Chinese Man n’en est seulement qu’à son deuxième album. Après Racing With The Sun, l’homme chinois vient de sortir Shikantaza qui signifie dans la culture zen « assis » ou « posé ». Posé, Sly, High Ku et Zé Mateo le sont assurément. Le trio marseillais a pris tout son temps pour composer cet album, enfermés dans leur bunker en Ardèche. Ils n’en ont pas moins sorti un disque aux sonorités du monde entier couplé à des featurings d’exception. JustFocus a rencontré Sly et High Ku lors du festival de sports extrêmes des Natural Games à Millau. L’occasion pour eux de parler de leur façon de composer, de leur nouveau live mais aussi de la fierté d’avoir monté un label indépendant, Chinese Man Records, depuis plus de 10 ans maintenant.

 

En février est sorti votre album Shikantaza, qu’est-ce que cela signifie ?

Sly : C’est une posture de médiation qui veut simplement dire « assis ».

High Ku : On choisit souvent le nom de nos albums parmi un des morceaux. Ce n’était pas évidant pour Shikantaza, on se demandait si les gens allaient retenir ce nom. On hésitait avec Escape. Les deux dans l’idée nous plaisaient. On a fait un premier point avec Julien Loïs et, à la sortie de cette réunion, on n’avait pas vraiment décidé du nom. Sauf que Julien, comme souvent, après un jour ou deux, avait oublié la fin de la discussion et pour lui c’était Shikantaza. Nous, entre temps, on s’était arrêté sur Escape. Finalement on a trouvé que la portée de Shikantaza était plus forte. Puis cela correspondait plus à notre attitude par rapport à tout ce qui se passait. On se disait que c’était bien que les gens se posent un peu, comme pour nous.

 

C’est seulement votre deuxième album, qu’est-ce qui vous a poussé à le composer ?

Sly : Ça rejoint le nom de l’album. Sur les Groove Session Vol.3, on avait fait beaucoup de morceaux de hip-hop avec des MC. On s’est demandé si on savait encore faire de la musique instrumentale comme on en faisait au début. On s’est dit « posons-nous, allons en Ardèche dans notre repère et voyons ce qui se passe ». Ce n’était pas forcément pour faire un album, seulement pour faire des morceaux. Il s’avère qu’un morceau en entraînait un autre. Et puis c’était marrant de se retrouver comme au début : tous les trois avec nos bacs de disques, nos claviers, et s’amuser à faire de la musique sans vraiment calculer. On a fini par faire un album.

 

Comment vous composez dans votre « bunker » en Ardèche ?

High Ku : Dans le groupe, le rôle de chacun a un peu changé comparé à l’époque du premier album. Sly était beaucoup sur l’ordinateur, Mathieu et moi beaucoup aux platines et Sly et Mathieu un peu aux claviers. Entre temps, Mathieu et moi, on s’est mis sur l’ordinateur. Du coup, les trois pouvaient intervenir et avoir une interaction plus grande quand il y en a un qui était bloqué. Le fait de pouvoir tourner, de passer à autre chose nous a permis de produire cet album beaucoup plus facilement que Racing With The Sun. Ça faisait un moment que l’on n’avait pas fait des titres comme ça, à se faire des délires bizarres. Là, on essayait sans aucune idée au préalable de ce qu’on allait faire. C’est un album plus instinctif.

Et puis on a eu du cul. Le cousin de Mathieu a retrouvé des disques dans sa cave qui étaient une collection complètement dingue dans laquelle on a pris 75% des samples de l’album. En plus des samples qui se correspondaient, dans une même ambiance. Je crois qu’assez rapidement, on s’est dit qu’on avait la base de l’album entre les mains. Les morceaux faisaient 1’30 mais on savait qu’on avait la matière. Et puis on a pris beaucoup de temps. On a commencé plus de deux ans avant les premiers sons. On n’a jamais été speed, jusqu’au mastering. C’est la première fois où l’on fait un projet comme ça. C’est l’album au bon moment que l’on avait envie de faire avec une suite logique mais une vraie évolution pour nous.

 

Vous l’avez enregistré en Inde. Qu’est-ce que vous avez joué et samplé ?

Sly : C’est ça qui nous plaît : si tu écoutes l’album, il est difficile de dire ce qui a été samplé et ce qui a été joué. Là-bas, on a enregistré beaucoup de percussions, de la cithare, du violon, etc. Notre envie, c’était que tout ça se mélange tout en restant cohérent.

 

Y a-t-il des samples particuliers ?

High Ku : Les voix de Shikantaza sont africaines. Si tu les passes en vitesse 45 tours, tu les reconnaitras mieux. Le pitch donne un côté manga. Après, il y a deux disques que l’on a samplé deux fois pour Wolf et Modern Slave. C’est un disque improbable qui s’appelle genre « musiques d’ambiance » d’un artiste français, sauf que le mec est super fort et il n’a pas fait que ça. C’est souvent le cas, les mecs font des intros de dingue et après ils sont obligés de faire ce qu’on leur a demandé et le morceau devient dégueulasse. Sur Goodnight et Stone Cold où on a samplé Harry Soulman qui est un pianiste qui reprenait des standards de chansons américaines de films mais c’est super dur de reconnaître l’original. On avait ces cinq morceaux-là qui formaient un ensemble assez cohérent.

 

Vous avez également des featurings qui sortent de l’ordinaire avec Malala Yousafzai, prix Nobel de la paix ou l’artiste Alejandro Jodorowsky. Comment cela s’est-il fait ?

Sly : Ça, c’est assez fou. On a d’abord fait le morceau (Warrior NDRL) et on avait envie d’avoir une intro un peu spéciale. Il s’avère que ce discours était très touchant et il collait avec l’univers du morceau. On l’a mis en se disant que l’on n’aurait jamais la possibilité de l’utiliser. Finalement, l’Unicef nous a donné l’autorisation gracieuse. C’était la première fois qu’on leur demandait ça et ils ont validé le truc. Quand tu as l’artiste que tu samples qui te valide le morceau, t’es bien content.

Pour Alejandro, Matéo est allé le voir à Paris. Il a rencontré sa femme pour un projet de cinéma qui n’a pas grand-chose à voir avec Chinese Man. On est de gros fans de lui et on lui a demandé s’il se sentait de faire une intro de quelques mots. On lui a écrit le texte et il a accepté. Il n’avait jamais prêté sa voix pour des musiciens.

 

Comment vous avez organisé votre nouveau live ? Qu’allez-vous jouer ?

High Ku : Essentiellement des morceaux du nouvel album et pas mal de références aux anciens morceaux. Après, on s’en est détaché rapidement pour ce nouveau live en se disant qu’on a quelques trucs imposés, quelques anciens que l’on a envie de faire mais le canevas du live c’est clairement le nouvel album. Du coup, il faut trouver un moyen de jouer ces morceaux qui ne sont pas forcément tous évidents à jouer, il y a des parties calmes avant des parties rapides. Heureusement on a à la fois les MC qui nous aident, toute la scénographie avec un vrai décor qui nous permet d’avoir un aspect spectacle, notamment pour les parties plus calmes, que les gens puissent regarder et écouter en même temps. Et puis les vidéos prennent un peu le relais parce qu’on a aussi envie de jouer des morceaux calmes, on ne veut pas tomber dans un truc où c’est la kermesse du début à la fin. Ce n’est pas ce que j’ai envie de voir en concert. On veut de l’intensité qui est d’autant plus mise en valeur par des moments calmes que l’on assume.

 

Y a-t-il de nouveaux artistes qui vont arriver sur le label Chinese Man Reccords ? Comment vous les trouvez ?

Sly : Pour le moment il n’y a pas de nouveaux artistes de prévus. Tous les groupes et musiciens que l’on a sur le label, on les a rencontré. Humainement, musicalement il s’est passé un truc. Même si entre Scratch Bandit Crew et Taïwan MC tu as l’impression que c’est un grand écart musical, finalement on est tous de la même génération, on a tous les mêmes influences. Il y a un point commun dans nos sons. On reçoit des démos mais il faut qu’on rencontre les gens pour que ça marche. Deluxe, on les a trouvé à Aix-en-Provence, ils jouaient dans la rue. Eux, ils ont commencé par le live et on a vu tout de suite qu’il y avait un potentiel. Et puis ça a matché.

High Ku: On aime bien prendre les artistes en développement, leur montrer la voie et les moyens de faire.

 

C’est quoi la patte Chinese Man Records qui vous réunit tous ?

Sly : C’est difficile à dire… Je pense que le point commun, c’est la musique qui nous a influencé : le dub, le reggae, le hip-hop. Après chaque artiste a sa vision de ces styles-là.

High Ku : Le point commun c’est Chinese Man. Ayant créé le label avant d’avoir créé le groupe, quelque part c’était un label qui, comme notre musique, avait vocation à aller de la black music à la bass music. Tant que ça peut rentrer dans nos playlists de DJ set, ça passe. Naturellement, on est centré sur des projets plus proches de notre univers.

 

Votre label est indépendant depuis 12 ans maintenant, vous pensiez aller aussi loin ?

Sly : Pas du tout, notre première et seule ambition au début, c’était de sortir un vinyle. C’était un fantasme que l’on avait depuis longtemps. Tous les trois, on a mis un peu de thunes pour sortir notre Ep à 500 exemplaires. Au mieux, on aurait pu en faire un deuxième mais on n’aurait jamais imaginé que cela finisse comme ça. Et puis sur 10 ans, ça a été vachement progressif, on ne s’est pas tout de suite rendu compte de l’ampleur relative du projet. On avait tous un travail à côté, c’était un hobby, une passion.

 

Comment vous vous situez dans cette famille ?

Sly : On est un peu les grands frères

High Ku : Ce sont des situations différentes suivant les groupes. On n’a pas de posture officielle. Certains vont être plus en demande de conseils alors que Deluxe a son truc qui est fait. On est là à la disposition des gens pour les aider mais on n’impose rien en général. Par principe, on écoute l’album avant qu’il ne sorte sur le label mais on a suffisamment confiance dans les gens pour les laisser travailler.

 

Quel est votre rapport avec le vinyle ?

Sly : On aime l’objet et le son qui est particulier. Je pense que c’est un truc générationnel, on n’a pas découvert la musique avec les vinyles mais pour nous ça allait ensemble, surtout quand tu es DJ. Dans ce milieu-là, ça a une valeur. Et aussi parce que le côté visuel est super important. Pour Julien Loïs qui fait nos pochettes, c’est un support super pour s’exprimer. Tu artworkes différemment que sur un CD plastique. On est attaché à l’objet physique et ce que ça évoque : le reggae, le dub, le sound system, le hip-hop. C’est le symbole qui nous plaît.

 

Ce sera quoi pour vous la suite ? Un nouvel album en perspective ?

Sly : On est lents nous (rires). Là, on sait qu’on en a pour un petit moment avec ce live et on veut encore défendre l’album. Ça se fera mais tout vient logiquement. L’année prochaine, on va pas mal tourner à l’étranger donc on n’aura pas le temps de produire beaucoup mais un Ep ou un projet gratuit parce que ça fait longtemps qu’on ne l’a pas fait. Pas de gros projet discographique, pas tout de suite en tous cas.

High Ku : Il faut kiffer là, c’est le meilleur moment !

 

Propos recueillis par Martin Roucoules et Louis Rayssac

 

 

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