#Rétrospective : Jirô Taniguchi, l’enchanteur de la modernité

#Rétrospective : Jirô Taniguchi, l’enchanteur de la modernité

 

#Rétrospective : Jirô Taniguchi

 

 
Avec Jirô Taniguchi, c’est tout un pan de l’histoire du manga qui s’est éteint le 11 février 2017. Primé au festival d’Angoulême et au Forum international Cinéma & Littérature de Monaco, il était surnommé, à raison, le plus européen des mangakas. Nourri de la bande-dessinée européenne autant que des maîtres nippons du manga, il avait su créer une technique unique mêlant l’esprit japonais aux influences occidentales. De cette fusion des styles, il a tiré une œuvre profuse dont la multiplicité des thèmes et l’originalité de la démarche a suscité l’intérêt et la reconnaissance dans le monde entier. Du western au polar, du récit historique au drame quotidien en passant par l’alpinisme et la science-fiction, la diversité des genres et des thématiques abordés ainsi que l’exceptionnelle longévité de son activité ont participé à sa renommée. Alors que le glas a sonné pour Jirô Taniguchi, le temps d’une rétrospective et d’un ultime hommage s’impose.
 
 
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Généalogie

 
Il y a d’abord cette ville, Tottori, où tout a commencé en août 1947. Capitale de la préfecture de Chugoku, il y a encore là-bas les rues étroites du Japon ancien. On y retrouve les boutiques de l’ère Meiji et les ruines du château des Daimyo qui se mêlent aux buildings élancés vers le ciel, sortis de terre comme d’une fable contemporaine. Il y a ces dunes aussi, interminables, qui déploient le long du littoral sinueux son ample mobilité que balaie les typhons. Il y a encore cette nature profuse et silencieuse, profonde d’immobilité frémissante, sauvage de frissons arides, âpre d’une sérénité féroce. L’immobilité aqueuse psalmodie avec elle, les songes propres à la campagne nippone faite de sel, de rizière et de soleil. On y sent le murmure des vents qui chantent là-bas depuis des siècles. On y perçoit l’odeur palpitante des millénaires qui ont érodé le littoral japonais magnifié par l’âge. Et puis il y a cet homme enfin, Jirô Taniguchi, dont le souvenir flotte, indélébile, dans l’ombre du vieux Tottori.
 
Jirô Taniguchi est un enfant du Japon, profondément. Né d’un père tailleur et d’une mère tour à tour femme de ménage ou pachinko, il est empreint de l’atmosphère si particulière qui entoure le Japon en reconstruction. Très tôt, le jeune Jirô se passionne pour le manga. D’abord adepte du shônen , il s’intéresse au Seinen et Gekiga dès le début des années 1960, avant d’envisager de devenir lui-même mangaka. A partir de 1969, Taniguchi monte à Tokyo de sa province natale et devient l’assistant de Kyuta Ishakawa, avec qui il collaborera pendant cinq ans. Dans le même intervalle, il publie son premier manga, Kareta Heya, et répond à des commandes de mangas érotiques. Puis, il travaille pour Kazuo Kamimura, à nouveau en tant qu’assistant et découvre au cours de son travail la bande-dessinée européenne qui exerce sur le jeune apprenti une fascination décisive. Des œuvres européennes, il retire la netteté du trait, la précision du dessin ainsi que la multiplicité des thématiques. Japonais dans l’âme, c’est pourtant bien la technique de la ligne claire qui l’inspire, et l’audace des dessinateurs de ‘Métal hurlant’ qui l’enthousiasment. Cet engouement pour l’art européen ne se démentira d’ailleurs pas tout au long de sa longue carrière et se traduira même par l’élaboration d’une œuvre commune, produite en collaboration avec Moebius et Jean Annestay.
 
Dès le début des années 1980, Jirô Taniguchi s’émancipe des maîtres :  il y a des âges faits pour l’apprentissage, d’autres pour l’accomplissement. Associé à Natsuo Sekikawa et Caribu Marley, Jirô est d’une prolixité étonnante : Policier, récit humoristique, histoire d’aventure, reconstitution historique, Taniguchi explore tous les thèmes, bouscule tous les codes, mélange toutes les influences. Il s’illustre tout d’abord par Au temps de Botchan, qui narre les parcours de vie de cinq écrivains durant l’ère meiji après s’être essayé à l’humour noir sur fond de récit policier. Puis, dans les années 1990, il s’intéresse à la trivialité des choses, se focalise sur les petits riens, les petits touts, les éléments oubliés du quotidien. Il explore aussi la thématique de la nature et les relations qu’elle entretient avec l’homme. Il en tire une flopée d’œuvres d’un réalisme prodigieux qui fait de Jirô Taniguchi  un paysagiste hors pair. L’ensemble de son œuvre,  foisonnante par le nombre et l’abondance des thématiques,  est jalonnée de mélancolie et d’interrogations qui ont permis, par leur justesse et leur pertinence, la reconnaissance internationale du dessinateur.
 
 

 
 
 

L’éloge du quotidien

 

 
 « Si j’ai envie de raconter des petits riens de la vie quotidienne, c’est parce que j’attache de l’importance à l’expression des balancements, des incertitudes que les gens vivent au quotidien, de leurs sentiments profonds dans les relations avec les autres. »
 QuartierLointainint_18112006De son œuvre pléthorique, le lecteur  occidental connaît d’abord les œuvres les plus réalistes. Quartier lointain, Le journal de mon père ou encore Gourmet solitaire comptent parmi ses œuvres les plus reconnues. C’est qu’on y parle le langage simple et souple de la réalité. Un sentiment d’une ineffable douceur émane de ces dessins à la banalité confondante. Point de cris, point de tumulte, ni de lyrisme exacerbé n’y affleure. La narration, épurée au point d’être presque lisse et plate, n’évoque les choses les plus quotidiennes qu’avec une âpreté presque crue. Pas d’emphase, pas de bruit non plus, juste cette contemplation triste et béate d’un quotidien si connu et toujours à moitié oublié. La représentation de la trivialité des choses humaines sert à l’introspection, à la rétrospective; La langue odorante du souvenir se mêle au récit du réel. Ce qui est donné à voir c’est la fugacité du temps, l’éphéméréité des choses. C’est cette mécanique si mystérieuse et si familière qui efface avec une précision chirurgicale toute trace du présent pour n’en laisser que des bribes souvent confuses, à peine retenues par l’esprit humain. Mais ce n’est pas tout : à l’inéluctable fuite du temps vient se confondre la problématique des relations humaines. La rétrospective est aussi l’occasion de la redécouverte. De soi. De son passé. D’autrui. L’opportunité de revenir sur sa propre genèse, la possibilité de revisiter l’occurrence de sa propre naissance, de vivre à nouveau la lente maturation de tout son être permet le questionnement quant à la définition de son identité et quant à la véracité de ses choix. Le passé réinvestit alors le présent et s’y confronte parfois douloureusement. L’excavation du passé, au moyen d’une substitution fantastique (Quartier lointain) ou par le récit du processus du deuil (Le journal de mon père), interroge quant à l’importance accordée aux êtres côtoyés, chéris ou détestés. Le constat de la fragilité et de la contingence de ces relations évoquent la problématique des relations familiales faite d’un mélange d’amour, de respect, de rapport hiérarchique ou de haine et d’indifférence. La difficulté d’aimer, l’impossibilité de communiquer au sein de sa propre famille, l’extrême facilité de la haine sont exposées le plus simplement du monde, avec tout le flot de questions qu’elles supposent.  Les objets les plusle-journal-de-mon-pere  quotidiens sont les vecteurs les plus avertis de ce processus de rétrospection qui noue et dénoue les fils du temps. Ils sont les témoins privilégiés des actions humaines, des drames futiles, des prodiges quotidiens qui éclairent la marche du monde de cet éclat bref, mais essentiel, qui rend l’existence supportable. Ce sont les précieuses balises où se fixent le temps qui passe, les réceptacles anodins et désinvoltes des aventures les plus insignifiantes qui ont tant de valeur, l’écrin sombre et oublié où dorment les débris des âges.
 
C’est pourquoi Jirô Taniguchi s’intéresse tant à la description prosaïque du réel. Car cette prosaïcité apparente renferme en réalité une flopée de secrets qui sont autant de fragments de vies où s’intriquent, à l’insu de tous, un temps perpétuel et renouvelé. Leur mise en lumière permet l’évocation de toutes ces choses enfouies qui ont une odeur, un frémissement, qui palpitent, qui ont une âme. L’art de Jirô Taniguchi est semblable à ces poèmes flottants, les haïkus, qui transcendent la banalité du monde par la condensation du langage en quelques mots d’une concision prodigieuse.
 
 


 

 

Apologie du promeneur solitaire

 

 
 « Dès que vous aurez un moment de libre, essayez de sortir marcher sans but. Alors, immédiatement, sans qu’on s’en rende compte, le temps se met à passer plus lentement. Ici où là on retrouve des choses oubliées, on prend plaisir à regarder les nuages, et on se sent un peu apaisé. »
 
 

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Si, parmi toutes les activités humaines, l’une d’entre elles correspond à la thématique de la quotidienneté, c’est bien la promenade. C’est que la promenade est une activité spirituelle : l’esprit s’y délasse et s’y divertit à loisir. Éloigné d’un quotidien effréné qui l’épuise, il retrouve la liberté d’agir selon sa propre volonté, émancipé des contraintes extérieures et des impératifs sociaux encombrants. Peu d’artistes ont compris les promeneurs comme Jirô Taniguchi. L’homme qui marche et Terre de Rêve en sont les témoignages les plus éclatants. Récits brefs, mais criant de vérité, ils explorent avec une acuité mélancolique les thématiques inhérentes à la promenade. Car en effet : Pourquoi se promène-t-on ? Quel plaisir retire-t-on de ces déambulations lentes et sans buts ? La futilité de l’activité, l’inutilité pourrait-on dire, en révèle pourtant toute l’essentielle nécessité. La promenade est ce temps de latence qui permet le repos attentif, la rêverie spontanée et revigorante. Une temporalité distendue s’y déploie; Ayant rejeté l’obligation au dehors, la promenade procure cet indicible sentiment de jouissance qu’engendre la sensation silencieuse des choses les plus infimes. L’infini et l’insignifiant se subliment mutuellement. Nul besoin d’autre chose que de quelques dessins fugitifs, juxtaposés les uns avec les autres, afin de rendre ce sentiment profond de plénitude. Presque pas de parole, à peine quelques phrases; Le trait incisif suffit à saisir l’essentiel. La joie de vagabonder, d’errer, se ressent avec délectation chez Jirô Taniguchi. Il y a, dans ses esquisses, la satisfaction pleine et entière de jouir sans retenu de ces instants insolites où la liberté d’être se fait sentir avec toute sa force. Être, tout simplement, et voilà tout. C’est cette errance indéfinie qui perce dans l’œuvre de Jirô. Errer par plaisir, par complaisance, par amusement. Il s’agit de s’étonner comme un enfant s’émerveille, de contempler la beauté simple d’un quotidien monotone mais si émouvant. Chaque planche est un éloge tendre et douloureux à la vie, redécouvert par l’œil neuf et inattentif du promeneur, un hymne délicat et subtil à la trivialité morne et délicieuse de l’existence.

 
 

 
 
 

 Le sentiment de la nature

 

 Dans mon enfance, il me semblait que la nature était plus présente dans notre quotidien. J’ai l’impression qu’aujourd’hui, il y a de moins en moins d’espace où l’on puisse trouver des arbres, des plantes et des animaux.
 
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Parmi les thèmes privilégiés de Taniguchi, la nature est l’une des figures de proue. Non pas la nature sage et citadine, cette nature fade qu’on foule dans les squares et les sites touristiques, cette nature triste, malade et domestiquée. Plutôt celle des grands espaces, des étendues féroces pleine d’une bestialité âpre, d’une sauvagerie cyclopéenne. Ce qui fascine Jirô Taniguchi ce sont les forêts profuses, les lacs profonds, les déserts à la masse ondulante qui s’étendent à l’infini; Ce sont les montagnes si hautes qu’on les révère comme des divinités immortelles, les océans plus vastes que des continents dont le roulement effrayant rappelle l’immensité des cieux et les horizons immémoriaux qui étalent au loin leur substance mystérieuse faite de magie et d’inconnu. La nature, chez Taniguchi, est déesse. Elle s’incarne dans le wild américain dont Jirô Taniguchi fait le portrait d’un coup de crayon inouï. L’homme de la Toundra ou encore Sky hawk disent à eux seuls la fascination du dessinateur pour le continent américain. Y sont représentés avec une puissance peu commune les vastes plaines que foulaient les apaches, les plateaux élevés et brûlants de soleil, les vallées encaissées qui recelaient dans leur tréfonds, l’appel irrésistible de l’or et du diamant. La vie qui prend forme dans le dessin de Taniguchi est primitive, entière, brutale et cruelle. On se représente l’odeur forte des chevaux, du cuir, l’âcre senteur de la poudre des fusils, celle aussi des résineux impénétrables et de la roche humide des cavernes. Sourd de ces dessins une énergie instinctive, une vigueur ancestrale; La Nature encore vierge, déborde de la force originelle qui anima les premiers hommes et qui parcourt encore les indiens et les trappeurs. Cette nature-là n’est pas la mère qui protège; Ses vallées n’ont pas la mollesse du sein maternel, ses vents ne sont pas les murmures rassurants qu’on chante aux petits enfants, le soir. L’humanité n’y est qu’une insignifiance ballottée de ci de là au grès des vastes mouvements de la nature. Point de salut sans de constants efforts pour survivre. En ressort un puissant sentiment de dévotion envers le gigantesque cosmos originel.
 
 

 
 
 

L’appel de la montagne

 
 
Parce que la montagne est là.
 
Au sein de la nature, c’est la montale_sommet_des_dieux_vo_1716gne qui occupe une place prépondérante dans l’œuvre de Jirô Taniguchi. La masse prodigieuse des roches, d’arêtes à pic, d’escarpements fascine. L’épopée narrée par Le sommet des dieux est éloquente. La montagne est cet horizon indépassable, cette ascension extraordinaire vers le ciel où l’alpiniste se confronte à lui-même. Temple de la nature, elle est l’occurrence d’une quête de soi parce qu’elle est le temple des dieux, le lieu des oracles et des prophéties. Ce monde fait des chaines immenses, de contreforts colossaux, d’alpages et de sommets n’est pas la résidence des hommes. Ceux qui s’y aventurent s’extraient du troupeau ordinaire des humains : ils cherchent à transcender leurs limites au contact austère et âpre de la roche. S’il y a quête, c’est celle de l’identité. Habu Jôji, à l’instar de Fukamachi, ne cherche nul autre que lui-même. Escalader ces mastodontes monumentaux c’est se retrouver seul face aux éléments, c’est se jeter dans une épopée fantastique dans laquelle seul le dépassement de soi permet le triomphe. Tel un piédestal,  la montagne élève vers le ciel, elle confronte aux solitudes les plus extrêmes et aux dieux. Nulle clémence, seul le jeu des forces tient lieu de juge. Il faut vaincre ou périr. Car ce sont les pics les plus hauts du monde qui sont défiés : L’eigger, le K2, l’Everest ou les Grandes Jorasses… Leurs ombres surhumaines ont surplombé des générations d’hommes, leur faîte côtoie l’azur depuis des millénaires. Jirô Taniguchi fait preuve d’un véritable talent de paysagiste afin de tracer le contour de ces dieux de terres et de roches. Le trait est net, pur, sans hésitation. Les ombres portées révèlent les saillies abruptes, les à pics vertigineux et les étroites sentes qui grimpent jusqu’aux sommets du monde. Chaque ascension est l’occasion de la douloureuse béatitude qui naît à la vue de l’immensité. Chaque éminence suggère l’apogée, le paroxysme; chaque extrémité laisse entendre et donne à voir ce qu’est l’apothéose des points culminants, l’irrésistible beauté des pitons solitaires, l’acmé superbe et surnaturelle des hauteurs.
 
 

 
 
 

 Le temps des récits d’histoire

 

 
Pour moi, la fin de l’époque Meiji, qui mérite d’être  qualifiée de  « période d’incontinence des sentiments », est semblable à ce que nous connaissons actuellement. Si l’on accepte cette vision, la disposition de Takuboku serait proche de la génération née à la fin des années soixante.
 
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En contrepoint de la nature sauvage et primitive, il y a l’atmosphère fébrile de la civilisation, l’odeur tenace de la ville. L’histoire perce dans les ruines des remparts, les vestiges des anciens tramway, les nouvelles vitrines aux néons éclatants. Le flot du temps a charrié dans ces rues des générations d’hommes et de femmes, a laissé de çi de là des vestiges, des ruines, témoignages fabuleux des lambeaux des âges. Jirô Taniguchi s’est aussi attaché à reconstituer ces fragments : Au temps de Botchan ou encore Le livre du vent en sont les exemples les plus frappant. L’un narre la vie d’écrivains et poètes durant l’ère Meiji avec une douceur réaliste pleine de mélancolie et de regrets; l’autre évoque les intrigues politiques sous l’ère des Tokugawa, au XVIIème siècle. Deux manières d’évoquer, avec délicatesse et réalisme, deux époques révolues qui parcourent encore la trame du présent. Ce qui frappe, c’est la véracité de la rétrospective. Le réel, rien que le réel, encore et toujours. Au moyen de la reconstitution historique, Jirô Taniguchi interroge les relations entre les époques, les corollaires du présent, les problématiques auxquelles étaient confrontées les hommes et les femmes d’alors. Mais pas de jugement hâtifs ou présomptueux: Les planches ne retranscrivent que les fils entremêlés de ceux qui ont vécu. Il s’agit d’esquisser une tentative de compréhension face à ce mur opaque du passé qui, tel un miroir déformant, ne donne à voir que des objets troubles ou difformes. Le réalisme du trait est mis au service de ce questionnement qui parcourt toute l’œuvre de Taniguchi mais que ses récits historiques retranscrivent tout particulièrement. C’est qu’il a connu, lui aussi, les vicissitudes de l’Histoire : Né peu après la fin de la seconde guerre mondiale, marqué par l’humiliation de son pays et par ce Japon renaissant, comment pouvait-il n’être pas sensible à l’inéluctable occidentalisation du régime meiji  ? Dans ce monde en ruine qui balbutie encore, sur ces terres si japonaises traumatisées par Hiroshima et Nagasaki, comment ne pas se tourner vers les vestiges de son époque afin de comprendre ? Comment ne pas s’interroger et tenter de recomposer, patiemment, délicatement, les limbes tristes d’un passé fuyant ? Le questionnement est d’abord politique. Il aborde la question si ambivalente du pouvoir et constate, presque avec amertume, du 5a5a905bb6f7efc9756a973850a4750emoins avec mélancolie, la difficulté d’organiser et de pacifier les relations humaines. Mais plus encore, ce sont les changements sociaux qui l’intéressent. Le moteur de la dynamique sociale, les jeux économiques subtils, les rapports diplomatiques insidieux qui arrangent secrètement le monde. Il y a le constat douloureux et implacable de l’impuissance aussi. Impuissance à changer le cours des événements de manière significative, incapacité à entraver la marche du monde et les rouages complexes des sociétés civiles, impossibilité à n’être autre chose qu’un errant spectateur des changements irrémédiables des civilisations. De ce passé qui resurgit comme d’un songe, il y a beaucoup de mélancolie. Beaucoup de questions aussi, auxquelles ne sont données aucune réponse. Des brumes opaques du temps surgissent seulement sur le papier quelques fantômes frémissants, de Jubei Yagyu à Natsume Sôseki.
 
 
 
 
 
 


 
 
 

La question de l’avenir

 
« Les hommes sauront-ils évoluer et acquérir la capacité et la sagesse de vivre et de dialoguer avec la nature ? »
 
 
L’art de Taniguchi, on l’a vu, est souve9782505063650 Jirô Taniguchint d’un réalisme désarmant. Néanmoins, le dessinateur s’est également illustré dans le registre fantastique, notamment par la production de quelques œuvres de science-fiction : Icare et Ice Age Chronicle of the Earth explorent tous deux ce registre. Ces deux courts récits sont les plus représentatifs de l’intérêt de Jirô Taniguchi pour la bande-dessinée européenne; D’ailleurs, Icare en est directement le fruit. Issu de la collaboration de Taniguchi avec les dessinateurs et scénaristes Moebius et Jean Annestay, eux même connu pour avoir participé à la fondation de Métal hurlant, le manga narre le destin d’un jeune garçon doté de l’étrange pouvoir de lévitation. L’œuvre, bien que tronquée, met en scène une humanité future dont les dérives totalitaires et scientifiques produisent une société du contrôle au sein d’un univers dystopique. Ce dont il est question, c’est évidemment de l’avenir de l’humanité. C’est aussi du sens que revêt la course en avant de l’occident vers le progrès scientifique. N’y va-t-il pas un orgueil originel à vouloir contrôler son environnement et subsumer sa condition ? N’est-elle pas aussi vaine qu’inutile cette quête incontrôlée de savoir et de technique ? Ne mène-t-elle pas à la destruction et à l’inhumanité ? Le même questionnement affleure également dans Ice Age Chronicle of the Earth. Les changements radicaux qui s’opèrent sur la Terre, conséquences désastreuses de l’utilisation aveugle des armes nucléaires, en sont le vecteur. L’humanité, par le biais de Takeru, redécouvre la nature primitive qui a été, durant des millénaires, sa compagne. Elle redécouvre avec elle l’irresponsabilité de ses actes et la violence destructrice qui a gangrenée son environnement et dont elle fut la source. Mais la culpabilité n’est pas l’objectif de Taniguchi. Le parti pris n’est pas d’accuser, mais de mettre en garde, et c’est tout l’intérêt des oeuvres de science-fiction. Par l’anticipation d’un futur possible, Jirô Taniguchi cherche à prévenir les dérives et les aberrations d’une humanité qui perd parfois toute mesure, aveuglée par sa propre puissance. Si le propos est délibérément subversif ce n’est pas par goût de la provocation gratuite, ni par facilité scénaristique, mais parce que la projection dans l’avenir suppose un lien avec le monde contemporain qui permet la critique. L’exploration de ce futur possible joue sur les probabilités afin d’être pertinent; il ne s’agit pas de reconstituer, mais de supposer. Ce jeu d’anticipation renvoie au présent un avenir incertain mais possible; C’est pourquoi il est vecteur d’interrogations. En effet, c’est le monde contemporain qui est mis en demeure de s’expliquer. L’œuvre, elle, ne fait que remonter le fil rouge des possibles, qu’exprimer une somme considérable de variables cristallisées à un instant particulier en partant d’une origine donnée. De cette manière, l’anticipation agit à la manière d’un oracle qui, pour être incertains, n’en demeure pas moins impossible. Autant Icare que Ice Age Chronicle of the Earth incarnent deux fables modernes d’un monde impermanent qui oscille entre l’abîme infini des possibles.
 
 

 

 

Jirô Taniguchi :

ses plus grandes œuvres par thème

 
 
N.B.: les dates apparaissant à côté des titres sont les dates de création des œuvres et non de parution dans l’hexagone.
 
 

 

Le quotidien et les relations humaines

 

Quartier Lointain (1998)

2 volumes

Casterman

9782203003385

Le journal de mon père (1994)

1 volume

Casterman

9782203093805

L’homme qui marche (1990-1991)

1 volume

Casterman

9782203396197

Terre de rêves (1991-1992)

Recueil de 5 nouvelles

Casterman

9782203012868

Le promeneur (2003/2005)

1 volume

Casterman

 L’Orme du Caucase (1993)

1 volume

Casterman

9782203396418

Un ciel radieux
(2004)

1 volume

Casterman

9782203029750

Les années douces (2008)

2 volumes

Casterman

9782754810159

Les gardiens du Louvre (2014)

1 volume

Futuropolis

9782203101746

Le gourmet solitaire
(1994-1996)

1 volume

Casterman

 9782203098237

Les Rêveries d’un gourmet solitaire (2014)

1 volume

Casterman

 

 

 

 

La nature et le rapport aux animaux

 

 

9782203373846

L’homme de la toundra
(2004)

1 volume

Casterman

 

9782203026179

Sky Hawk (2001-2002)

1 volume

Casterman

 

 

9782203020924

Blanco (1984-1986)

4 volumes

Casterman

9782203084438

Les contrées sauvages (2012)

2 volumes

Casterman

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Le sommet des Dieux (2000-2003)

5 volumes

Kana

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Encyclopédie des animaux de la préhistoire (1987-1990)

1 volume

Kana

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K (1986)

1 volume

Kana

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La Forêt Millénaire

1 volume (au lieu de 3)

A paraître à l’automne 2017, sortie  simultanée avec le Japon

Rue de Sèvres 

 

 

Le polar

 

Trouble is my business (1980)

6 volumes

Kana

9782203373433

Le sauveteur (1999)

1 volume

Casterman

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Tokyo Killers (1986)

1 volume

Kana

9782203030114

Enemigo (1985)

1 volume

Casterman

9782203063112

Les enquêtes du limier (2011-2012)

2 volumes

Casterman

 

 

Reconstitution historique

 

9782203025639

Au temps de Botchan (1987-1996)

5 volumes

Casterman

9782203048911

Furari (2011)

1 volume

Casterman

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Kaze no Shô, le livre du vent (1992)

1 volume

Panini Comics

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Elle s’appelait Tomoji (2014)

1 volume

Rue de Sèvres

 

 

Science-fiction

 
 

Ice Age, chronicles of the Earth (1987-1988)

2 volumes

Kana

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Icare (1997)

1 volume

Kana

 

 

 

 
 

Epilogue

 
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De la nuit funèbre qui accompagne le trépas, peu d’espoirs subsistent. Seuls demeurent l’intangibilité brève des souvenirs que continuent à charrier avec eux les êtres humains de ceux qui, parmi eux, ce sont illustrés. De Jirô Taniguchi, on retiendra son oeuvre. Une oeuvre immense, pléthorique, boulimique même, qui vient sublimer le portrait de cet homme aux yeux vifs qu’on devine espiègle et contemplatif, caché derrière ses lunettes rondes. On retiendra ce regard perçant qui a voulu pénétrer jusqu’au fond des choses, cette attention délicate envers les futilités méconnues de l’existence, cette focalisation humaniste et obstinée envers ces petits riens qui permettent la magie du quotidien. On retiendra aussi l’engagement profond de son oeuvre envers la nature, cette nature qu’il a su retranscrire pure, primitive, essentielle et sacrée, et puis la clarté de son trait qui a su fixer sur la page blanche la force inouïe qui émane de la montagne, et puis encore les questionnements mélancoliques qui affleurent nettement dans ses œuvres historiques et fantastiques. Ne reste plus qu’à formuler, maladroitement, un dernier hommage envers cet homme… Jirô Taiguchi, parti rejoindre les ombres, indélébiles, du vieux Tottori.
 

 

 

 

 

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