Celle qui fuit et celle qui reste, Elena Ferrante – critique

Celle qui fuit et celle qui reste, Elena Ferrante – critique

Le 03 janvier dernier paraissait aux éditions Gallimard le troisième opus de L’amie prodigieuse, intitulé Celle qui fuit et celle qui reste. 480 pages plus tard, Justfocus vous livre ses impressions.

Très attendu en ce début d’année, le troisième tome de la série napolitaine dont tout le monde parle voit enfin le jour. Après L’amie prodigieuse et Le nouveau nom, Celle qui fuit et celle qui reste poursuit la formidable saga dans laquelle Elena Ferrante dépeint cinquante ans d’histoire italienne et d’amitié entre ses deux héroïnes Elena et Lila. Ce tome est celui de l’époque intermédiaire, les deux jeunes filles sont devenues des femmes et font face à des décisions importantes.

 

Le pitch

Nous sommes désormais au seuil des années 1970, et il semble bien que l’amitié entre Elena et Lila ait volé en éclats. Éloignées géographiquement et sentimentalement, les deux femmes ont dorénavant des trajectoires diamétralement opposées, même si leur désir commun de liberté reste toujours aussi fort et aussi difficile. Après la parution de son roman, Elena va rejoindre son fiancé Pietro à Florence, tandis que Lila, qui a réussi à se séparer de son mari violent, doit subvenir à ses besoins et à ceux de son fils Gennaro en travaillant dans une usine de charcuterie non loin de chez elle, en banlieue napolitaine. Alors que l’une tente de refaire sa vie avec Enzo, l’autre essaie d’oublier le beau Nino. Autour d’elles, l’Italie est aussi en train de basculer dans la violence, les révoltes étudiantes et les années de plomb…

celle qui fuit et celle qui reste

Celle qui fuit et celle qui reste

Pour Elena (toujours narratrice), comme pour l’Italie, c’est donc une période de grands bouleversements qui s’ouvre alors que l’on plonge dans les premières lignes du récit. Nous sommes à la fin des années soixante, les évènements de 1968 s’annoncent, les mouvements féministes et protestataires s’organisent. Elena, diplômée de l’École normale de Pise et entourée de l’élite intellectuelle de l’époque, est au premier rang. Même si les choix de Lila sont radicalement différents, les deux jeunes femmes sont toujours aussi proches ; une relation faite d’amour et de haine, telles deux sœurs qui se ressembleraient trop. Le lien qui les unit depuis leur plus jeune âge subit lui aussi le contrecoup de cette guerre civile : inquiète, leur amitié pose mille questions, joue avec les points de vue et ne donne aucune réponse satisfaisante. Les deux femmes sont désormais trentenaires, à l’âge du flamboiement dont elles perçoivent déjà la lente extinction à venir. La réussite de « celle qui fuit » n’est pas plus évidente que l’échec de « celle qui reste ».

 

Une saga romanesque historique?

Celle qui fuit et celle qui reste est, une nouvelle fois, une superbe réussite et peut très bien se dévorer sans avoir lu les deux premiers tomes, d’autant que l’auteure nous offre un résumé et la galerie des personnages dès le début du récit. Une nouvelle fois, les circonstances vont rapprocher nos héroïnes féminines, puis les éloigner, au cours de cette tumultueuse traversée des années soixante-dix. Celle qui fuit et celle qui reste n’a rien à envier à ses deux prédécesseurs. À la dimension historique et intime s’ajoute même un volet politique, puisque les dix années que couvre le roman sont cruciales pour l’Italie, un pays en pleine mutation, et en marche vers la modernité. Ce ne sont plus les trente glorieuses, mais les années de plomb : l’Italie rentre dans une sphère d’agitation politique violente. Les fascistes soutenus par la Mafia, ou plus précisément la Camorra, particulièrement virulente, incarnée dans le livre par le clan des Solara, affrontent les gauchistes, communistes. Le roman restitue alors à merveille l’engrenage infernal du déterminisme social, ce qui en fait une grande oeuvre sur la lutte des classes

 

Sur la liberté de la femme

C’est avec une subtilité extraordinaire que l’auteure, toujours anonyme, mêle histoire politique du pays et histoire intime. À travers son extrême audace dans l’analyse de la sexualité féminine, ses personnages découvrent que la liberté d’une femme n’est jamais acquise. Par son traitement littéraire révolutionnaire de la maternité, Elena Ferrante excelle à ironiser sur les contraintes qui pèsent sur les deux héroïnes, enfermées dans un autre déterminisme, physiologique cette fois, qui les fige dans leur rôle de mère. Dans une Italie qui chancelle, hésitant à opérer le grand basculement progressiste qu’Elena Ferrante appelle de ses voeux, la société semble encore très loin d’être acquise à l’égalité des sexes.

« Dieu crée l’homme, Ish, à son image. Il en fabrique une version masculine et féminine. Comment? D’abord, avec la poussière du sol, il forme Ish, à qui il insuffle le souffle vital dans les narines. Puis il tire Isha’h, la femme, de la matière masculine déjà formée, matière qui n’est plus brute, mais vivante, et qu’il prend du flanc d’Ish, en refermant sa chair aussitôt. Le résultat, c’est qu’Ish peut dire : à l’instar de tout ce qui a été créé, cette chose n’est pas autre que moi, c’est la chair de ma chair, les os de mes os. Dieu l’a engendré à partir de moi. Il m’a fécondé avec le souffle vital et il l’a extraite de mon corps. Moi je suis Ish et elle, c’est Isha’h. Dans ce mot surtout, dans ce mot qui la nomme, elle dérive de moi, qui suis à l’image de l’esprit divin, et qui porte à l’intérieur de moi son Verbe. Elle est donc un pur suffixe appliqué à ma racine verbale, elle peut uniquement s’exprimer dans mon mot à moi. »

 

En attendant le petit dernier !

Le quatrième et dernier tome intitulé L’Enfant perdue est prévu pour la rentrée littéraire de septembre 2017. Pour tous ceux que le mystère Ferrante continue de fasciner, sachez que la saga serait bientôt adaptée sur petit écran, dans une coproduction entre FremantleMedia’s Wildside et Fandango Productions. Chacun des quatre livres de la saga sera décliné en huit épisodes, dont les droits de diffusion ont été acquis, en France, par le groupe Canal +. Les deux femmes seront incarnées par des actrices italiennes, détaille la production, qui précise également qu’Elena Ferrante a participé à l’écriture de l’adaptation.

 

 

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