Critique « Jupiter’s Moon » de Kornél Mundruczó : Envolez-vous !

Critique « Jupiter’s Moon » de Kornél Mundruczó : Envolez-vous !

Critique « Jupiter’s Moon » de Kornél Mundruczó : Envolez-vous !

Réalisation

Scénario

Interprétation

Photographie

Summary:
Jupiter's Moon dresse un portrait pessimiste mais réaliste d'un continent submergé par une révolution sociale. Kornél Mundruczó apporte un regard nuancé sur l'immigration massive dans le quotidien d'une société malade, déclinante et qui a perdu la foi. Une oeuvre intelligente, à la chorégraphie remarquable, en compétition au 70ème Festival de Cannes.

80%

Aérien !

Le réalisateur hongrois revient en 2017 avec une oeuvre atypique à la croisée des genres. Jupiter’s Moon est le sixième long métrage de Kornél Mundruczó. Le natif de Gödöllő signe un conte des temps modernes, qui côtoie le fantastique et le religieux. Le tout dans un contexte social actuel : l’immigration de masse. Loin de tomber dans le cliché propre à de nombreux cinémas (dont le nôtre), son film est en fait le reflet d’une société malade, qui a perdu toute foi en l’humanité. Un petit bijou intelligent, qui nous plonge dans l’Europe actuelle, très loin d’être le continent providentiel voté en 1957…

Filmer les mouvements de population

Le réalisateur a été marqué par la crise qui touche le continent bien avant son début. On peut d’ailleurs déjà voir White God, son précédent film, comme une parabole de la ghettoïsation de l’Homme par l’Homme. Le propos est traité différemment mais le fond est le même dans Jupiter’s Moon. Le film, qui avait fait sensation lors du dernier Festival de Cannes, était même présenté en Compétition. 

Personnellement, je me méfie des récits idéologiques qui s’inscrivent dans une actualité brûlante. Toutefois on ne peut pas être témoin de cela sans se sentir solidaire. Ce serait inhumain.

Le récit s’inscrit volontairement dans une temporalité floue. Une histoire contemporaine certes, mais pas datée. La Hongrie traverse actuellement une vague de xénophobie importante. Ce pays appartient au continent nommé l’Europe, une des 67 lunes auxquelles le titre fait référence. Le « vieux continent » a connu des flots migratoires incessants et continus depuis l’Antiquité. Paradoxalement, l’information est perçue comme un scoop aujourd’hui. Jupiter’s Moon (« Europe » devrions nous dire) dresse un portrait pessimiste d’une société rongée par l’errance et le désespoir. Ce qui est intéressant, c’est que ce regard triste est sous-jacent à l’intrigue et ne nous est pas envoyé en pleine figure avec des clichés exécrables. Tout est dans le ressenti et la réflexion dans Jupiter’s Moon

Kornél Mundruczó et la caméra de Marcell Rév nous immergent dans un décorum urbain peuplé, aux couleurs fades et où l’intensité des teintes est réduite au strict minimum. Un visuel dynamique, porté par de longs plans-séquence à la chorégraphie réussie et narrative. Au lieu de couper pour obtenir des angles variés, le réalisateur hongrois a préféré aller chercher ses coupes dans le vif de l’action. Résultat : un découpage presque imperceptible à l’œil mais qui se ressent subtilement et efficacement. Comme quoi, une simplicité dans la mise en scène et une exécution millimétrée et réfléchie suffisent pour véhiculer des émotions. On notera de magnifiques travellings latéraux qui feront rougir ses pairs actuels comme passés. Le mouvement n’est jamais agressif pour l’œil. Ouf ! C’est peut être également un trait de caractère commun du continent Europe. La scène de la poursuite en voiture nous laisse songeurs et ravis. 

Le propos du film, qui sonnera inévitablement comme politique, est exposé avec une certaine clairvoyance. On ne tombe pas dans le cliché manichéen ou bien le conte de fée où tous les immigrés sont gentils et le gouvernement méchant. En France on a A bras ouverts avec Christian Clavier (elle est loin l’époque des Visiteurs…). En Hongrie ils ont Jupiter’s Moon ! La comparaison est grossière mais dénonce l’habitude plus qu’agaçante de stéréotyper ces dernières années dans notre production cinématographique nationale. N’en déplaise à quelques « critiques » cinéma (le mot « culture » passe souvent mieux), le film hongrois aborde les bons côtés et les mauvais côtés de ces flux migratoires avec une nuance et une remise en question très bien menées. Les conditions de détention sont cruellement réelles et on peut dire humblement que l’on ressent un soupçon mieux le quotidien d’un clandestin en sortant du film. Un quotidien entre crainte permanente et quête personnelle (voire spirituelle) à accomplir. Se rendre à un point précis par n’importe quel moyen dans un pays où l’on est étranger et clandestin. L’angle narratif est intéressant car, au fond, le personnage d’Aryan n’est pas le héros (au sens du scénario). En tout cas il partage grandement le rôle avec le Dr. Stern, reflet de « l’autre côté », qui perçoit toujours du profit dans cette immigration. 

La foi en la science

Jupiter’s Moon est le terrain de jeu de plusieurs oppositions. Thématique récurrente chez Kornél Mundruczó, la religion est ici montrée dans sa dimension spirituelle. Essentiellement catholiques, le message et la symbolique peuvent au final s’appliquer à une grande majorité des religions. On ne pourra lutter contre le fait que le père d’Aryan soit charpentier (mais il ne boit jamais d’alcool). Appréciez la nuance. Le personnage de László peut s’apparenter à une figure d’un Ponce Pilate qui traque sans relâche tous ces migrants avec un acharnement meurtrier. Ici réside le premier duel du film : l’autorité contre la foi. Car on voit aisément en Aryan la personnification de Jésus Christ. La scène des lacets est une jolie transposition à l’époque moderne des écrits bibliques. Jupiter’s Moon propose un moment d’évasion pour réfléchir aux problèmes profonds du continent. Par évasion nous faisons bien sûr référence au don acquis d’Aryan. Le personnage du Dr. Gabor Stern le rappelle souvent : « nous vivons horizontalement, on ne regarde plus en l’air ». Le film dénonce une perte de la foi en notre société. Foi dans son sens général. La solution vient dans l’espoir, un renouveau de confiance en l’être humain.

Dans la Hongrie de Mundruczó, on ne croit plus en l’autre. On juge rapidement, on commet des erreurs moralement irréparables. L’individu est perdu dans une ville-monde qui ronge lentement son humanité. L’intelligence du film le pousse à inscrire le récit dans un avenir terriblement proche comme dans un passé très récent. Les populations des grandes métropoles pourront en témoigner, chacun vit sa petite vie, cherche à s’en sortir, souvent par égoïsme inconscient. Le docteur, symbole de la santé de l’Europe, ne peut plus exercer suite à une faute médicale. Du coup il a une grosse dette pécuniaire à rembourser… Par nécessité, il cherche donc à faire du profit partout, allant jusqu’à se servir du don d’Aryan à des fins lucratives. Il a perdu cette fameuse foi, avec laquelle Aryan débarque sur le continent européen. Il est dégoûté de son métier, se laisse séduire par des combines douteuses par appât du gain. Et n’allez pas lui parler de religion ! La prise de conscience est lente et le regain de foi nécessitera plusieurs miracles. Portrait amer d’une société trop rationnelle (on peut ajouter matérialiste) réduite à cet extrême pour ouvrir les yeux.

En revanche, le traitement de la musique vaut le détour. Son alternance de rythme colle parfaitement à l’image sans en faire trop. On appréciera les tons graves et rocailleux des scènes de traque, la caméra dynamique aidant parfaitement. Quand Aryan s’envole, il est porté par des mélodies planantes. On est assez proche du traitement religieux de la musique de Terrence Malick. Et encore une fois, l’image (rarement fixe) et le son fusionnent de manière à rendre le tout diégétique ! Le public des années 2010 est déjà habitué à ce genre de combinaisons mais, quand c’est bien fait, on le souligne aussi. Jed Kurzel (Assassin Creed, Alien – Covenant) nous propose une immersion sonore en Europe.

Avec Jupiter’s Moon, Kornél Mundruczó signe un récit original et capte le public européen avec le personnage du Dr. Stern. On peut regretter que qu’Aryan soit joué par un acteur hongrois (d’origine hongroise). Toutefois ce trio d’hommes du XXIe siècle incarne l’universalité des avis sur la question migratoire. Au-delà, le film met en scène avec une simplicité et une réussite déconcertantes un continent qui arrive au bout de son idéal originel. Un traitement plus général de la foi qui évite surtout l’écueil que pose la religion au cinéma. Quand on veut dénoncer des réalités, bizarrement les producteurs ne suivent pas. On salue la proposition et l’initiative ! Dommage que l’on ne voie pas ça en France…

 

Bande Annonce Jupiter’s Moon

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