Spirou & Fantasio, le meilleur d’une série négligée ?

Spirou & Fantasio, le meilleur d’une série négligée ?

Dans l’ombre des BD patrimoniales comme Tintin ou Blake & Mortimer, Spirou & Fantasio vaut pourtant bien plus que sa réputation de série pour enfant. La preuve par 4 de ses meilleurs albums tous publiés par Dupuis.

Un fameux duo de journalistes

Pourquoi cette série est-elle considérée comme une série pour enfants alors que Tintin est devenue une référence intellectuelle ? Une des hypothèses possibles est son processus de création. Il ne s’agit pas de l’œuvre d‘une seule personne mais plusieurs équipes créatives se sont succédé au cours des années. Ce travail collectif est mal vu par une certaine critique car on ne peut identifier un auteur. Cependant, cela fait sa force. Spirou évolue en fonction des choix artistiques des différents auteurs qui se succèdent. Cette série n’hésite également pas à s’approprier des inventions d’autres séries pour les intégrer. On trouve en effet des similitudes avec Tintin comme le château et le comte de Champignon, inventeur lunatique proche de Tournesol. Cette perméabilité en fait sa constante actualité.

Spirou et les hommes bulles, 1964

Spirou et les hommes bulles

Ce volume est la suite de l’également magnifique Repaire de la Murène. On peut se demander si la création est en partie improvisée au fil de la publication mensuelle en magazine. Le scénario et les dessins sont de Roba et Franquin. Les décors sont réalisés par Roba. On est dans le classique de la ligne claire. Le lecteur se sent comme un archéologue mais l’histoire et le dessin n’ont pas vieilli. Ce n’est pas forcément l’album le plus connu de ce géant du dessin qui a créé le Marsupilami et Lagaffe. Franquin est un humaniste qui dans ce volume ne se moque jamais de ses personnages. L’alcoolique du village n’est pas méprisé mais il a toujours raison avant les autres. On ne se tord pas de rire mais on sourit sans arrêt tout en admirant le dessin. En prenant le temps de regarder chaque case, on se rend compte que Franquin cherche sans cesse à être original. On ne chute pas comme les autres ici. Franquin a un trait toujours dynamique tout en étant flamboyant comparé à Hergé. Il réussit l’exploit d’intégrer beaucoup de texte tout en gardant une lecture dynamique car on trouve deux récits dans un volume. Plusieurs fils narratifs se croisent dans un récit plus complexe que l’on peut penser.

Autres volumes de Franquin immanquables : Les voleurs du Marsupilami, Z comme Zorglub, Le dictateur et le champignon

La machine qui rêve, 1998

Cette BD est le dernier tome d’un duo à succès, Tome & Janry, qui a replacé entre 1984 et 1998 Spirou au sommet des ventes et de la créativité. Ce volume est totalement à part. On semble lire le cadeau d’un éditeur qui donne les clés de la maison Spirou. Tome et Janry sont libres d’écrire et de dessiner ce qu’ils veulent. Cela se voit par le dessin. On reconnaît le style de Janry mais métamorphosé par cette liberté nouvelle. Les formes des personnages sont bien plus réalistes et chaque page a un cadre noir pour bien montrer que l’histoire ne sera pas drôle. On a l’impression d’être dans un film de Melville avec peu de dialogues mais plus d’action. Cette liberté se lit aussi. La machine qui rêve est un polar. Cette histoire est prenante jusqu’à la dernière case. Comme si les auteurs s’adressaient aux adultes qui ont grandi avec leurs histoires. En filigramme, c’est aussi un récit sur la création de personnages par la réflexion sur les noms des héros. Spirou est-il son vrai nom ou un pseudo ?

Autres volumes de Tome et Janry immanquables : A New-York, A Moscou, La vallée des bannis

Panique en Atlantique, 2010

Devant le succès de la série, Dupuis a diversifié la gamme depuis longtemps. Il y a eu tout d’abord des hors-séries puis le Petit Spirou, une série comique sur l’enfance de Spirou de Tome et Janry, plus récemment Spirou de… et Zorglub, sur l’ennemi de Spirou et Fantasio. Spirou de… est la série la plus intéressante et arrive même parfois à dépasser la série principale. Le principe est de confier une très grande liberté a un tandem créatif (scénariste et dessinateur) le temps d’un ou deux volumes.

Dans Panique en Atlantique c’est Lewis Trondheim, scénariste et dessinateur majeur depuis 20 ans et Fabrice Parme aux dessins qui s’emparent de l’univers de Spirou et Fantasio. Ce duo est aussi l’auteur de la très bonne série humoristique Venezia. Le dessin de Parme a un rendu très cartoon venu de son passé dans le dessin animé La famille de pirate. On ne s’ennuie jamais dans un récit très drôle et dynamique. On sourit à chaque case notamment grâce à Fantasio qui est un ridicule homme à femme, peureux dès que les ennuis arrivent. Les touristes fortunés sont caricaturés avec un plaisir évident.

Autres volumes immanquables de cette série : Emile Bravo, Le journal d’un ingénu, Yann & Olivier Schwartz, La Femme-léopard

Dans les griffes de la Vipère, 2013

Cette BD est réalisée par Fabien Vehlmann, pour les scénario et Yoann pour les dessins. Ce récit est l’exemple typique de l’actualisation d’une grande série. La ligne claire de Franquin semble salie par des traits baroques et des couleurs plus sombres. Le récit est très axé sur le travail quotidien du duo de journalistes. Dès le début, Vehlmann s’adresse au lecteur par ses personnages. Il fait un lien avec l’actualité par une dénonciation des firmes transnationales et la plainte intentée contre nos journalistes par des associations familiales conservatrices. Le scénariste a l’intelligence de ne pas parodier mais de se moquer de l’actualité. Ce récit est aussi un émouvant hommage d’un fan de la ligne claire – une référence à un personnage méconnu de l’âge classique du franco-belge, Gil Saint-André et Yoann recopie même une page de Le secret de la Licorne de Tintin. Essayez de trouver l’édition gold car elle intègre un cahier très complet qui montre le travail de Fred Blanchard, désigner de ce volume. Franquin reste une référence constante pour lui. Ce bonus montre le travail très divisé d’un blockbuster de la bd.

Ces quelques exemples montrent bien la particularité de cette série. Lire ou créer un Spirou c’est un peu comme un exercice de style : comment faire Mon Spirou ? Si c’est bien fait, chacun bouscule les cadres, s’approprie l’univers scénaristique et visuel en modernisant les héros.

Laissez votre commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.