Ptirou, ou Les origines de Spirou

Ptirou, ou Les origines de Spirou

La série des Spirou vu par… s’enrichit ce mois-ci d’un nouveau titre, orchestré cette fois par Yves Sente et Laurent Verron. Il s’appelait Ptirou (Dupuis) n’est pourtant pas à proprement parler une aventure de Spirou, mais l’album mérite plus que certains autres sa place dans cette collection.

 

Ptirou, c’est Spirou ! ou Spirou, c’est Ptirou. Comme on veut. En fait, Yves Sente s’est intéressé à l’inspiration de Rob-Vel, créateur du personnage de Spirou pour Dupuis en 1938 (avec la collaboration de Luc Lafnet et de Blanche Dumoulin), plus qu’au personnage que l’on connaît tous. Il nous raconte ainsi l’histoire romancée d’un jeune acrobate de cirque qui, suite à un drame, va devenir groom sur un transatlantique et vivre une traversée mouvementée, en période de crise économique et sociale ; Mil-neuf-cent-vingt-neuf oblige.

Yves Sente a de très bonnes idées : la première étant de faire raconter cette histoire «vraie» par le légendaire Oncle Paul du Journal de Spirou de l’âge d’or (tout commence lors du réveillon de Noël 1959). A défaut de mettre Spirou en scène, on reste ainsi dans l’univers Dupuis grâce à l’Oncle Paul. C’est très malin. L’épilogue qui contraste avec le final réel du récit permet, là aussi, de faire le lien direct avec Spirou et de rattacher ce tome aux autres de la série des Vu par… Pour le reste, Sente sait installer progressivement les personnages dans leur contexte, sachant laisser son dessinateur décrire et raconter l’histoire sans avoir recours au moindre mot de dialogue ou de commentaire lorsque c’est nécessaire. Ce qui, soit dit en passant, donne tort à ceux qui reprochent systématiquement au scénariste d’être trop bavard.

On peut cependant éprouver un certain manque à la lecture d’Il s’appelait Ptirou. Sans doute dû au trop grand nombre de choses que Sente veut raconter simultanément. Peut-être aurait-il fallu accorder plus de temps au tandem Ptirou-Juliette et moins aux querelles entre pro et anti-grévistes ? En l’état, la sensation de superficialité l’emporte malgré tout, malheureusement.

Malheureusement, car de son côté, le dessin de Verron est, comme toujours, irréprochable. Ainsi que le faisait remarquer Yves Sente lui-même, il est dommage que ce talentueux dessinateur clairement issu de l’«école de Marcinelle» (quant à son style) n’ait pas été plus tôt engagé par Dupuis pour collaborer au Journal de Spirou. Au vu de son travail sur Odilon Verjus ou Le Maltais, il aurait clairement pu prendre en main les destinées de Spirou & Fantasio après la défection de Tome & Janry, et on n’en serait peut-être pas dans l’à peu près qui règne actuellement dans la série-mère. Mais bon, là n’est pas la question. Laurent Verron crée des ambiances et des atmosphères très évocatrices et ses personnages ont tous des «gueules». On s’amusera d’ailleurs à reconnaître quelques visages célèbres. Les inconditionnels de Spirou & Fantasio ne manqueront pas le clin d’œil au Poildur de Spirou sur le ring (cf. Quatre Aventures de Spirou et Fantasio).

Si Il s’appelait Ptirou fait clairement partie des bons Vu par…, il n’en reste pas moins décevant sur certains points, notamment sur la résolution de l’énigme qui, si elle paraît effectivement plausible, est tout de même trop peu crédible. Et puis l’aspect mélodramatique, qui n’est pas critiqué en soi, est trop maladroit, notamment à cause des dialogues ; qui auraient gagné à être moins appuyés dans le pathétique (l’histoire du collier maternel est en trop).

Mais cependant, les auteurs sont parvenus a créer un univers semi-réaliste du meilleur effet qui s’inscrit parfaitement dans la tradition de la bande-dessinée chère aux éditions Dupuis, qui plus est en évoquant les origines de l’icône du journal. Là aussi, Yves Sente a réussi à éviter le piège de tous ses prédécesseurs dans la série parallèle. Tous se sont vus, plus ou moins à juste titre, reprocher l’éloignement de leurs visions du personnage et de son univers par rapport à ce qu’est Spirou (le graphisme de Yoann, de Le Gall, de Parme, de Téhem, de Féroumont, le misérabilisme de Bravo, le sujet de Frank Pé, les lourdeurs de Yann). Sente et Verron ne peuvent se voir reprocher ce genre de choses, vu que leur personnage n’est pas Spirou, mais Ptirou qui l’a inspiré à Rob-Vel. Là aussi, c’est très malin.

Après l’excellence du Frank Pé l’année dernière et le bon niveau de celui-ci, on espère que le prochain Spirou vu par… sera de qualité, avant la pléthorique resucée du Bravo qui fait déjà un peu peur, il faut bien le dire.

Laissez votre commentaire