Paris Burlesque Festival : rencontre avec Juliette Dragon

Paris Burlesque Festival : rencontre avec Juliette Dragon

C’est à l’occasion du Paris Burlesque Festival que nous avons pu discuter avec la magnifique Juliette Dragon. Créatrice de l’école des filles de joie, elle est une pionnière dans la popularisation de l’effeuillage et des shows burlesque en France. Une femme passionnante, qui n’a pas sa langue dans sa poche et nous dévoile son univers et sa façon de voir le monde.

On vous étiquette souvent comme étant une icône « rock ». Pour vous, est-ce un style de vie du passé, ou un état d’esprit bien vivant ?
Être rock, pour moi c’est un mode de vie, un état d’esprit qui va conditionner la façon dont on va vous identifier socialement. Ce n’est pas que le look – c’est quelque chose de superficiel – mais c’est surtout un ensemble de choix, des concessions que l’on va accepter de faire. Par exemple, ça fait 22 ans que je travaille dans les métiers des arts et du spectacle, ce n’est par pour rien. Mon choix de vie est intègre, je pense, je ne serais pas capable de me plier à un style de vie qui ne me correspondrait pas. J’ai cette flamme en moi qui me pousse à créer l’univers dans lequel je veux vivre : esthétiquement, politiquement, dans mes choix de consommation… La meilleure carte d’électeur qu’on ait, c’est notre carte bancaire. Elle nous permet de décider dans quoi on veut vraiment investir. Et cet état d’esprit, je l’ai acquis grâce à la culture punk rock. Monter nos spectacles, nos concerts… sans aide et sans budget, c’est définitivement punk. Profondément, je suis plus punk que rock, en fait ! C’est une manière de penser, de voir et de parler le monde.

Niveau musique, des kifs de jeunesse à partager avec les lecteurs de JustFocus ?
Aujourd’hui, j’écoute de tout, j’aime la musique au sens large du terme. Quand c’est fait avec amour, passion et connexion, toute musique est bonne. Vers 11-12 ans, je faisais du Modern Jazz, j’adorais Madonna. Mon premier concert à 14 ans, ce fut Tina Turner, et puis j’ai écouté du U2, du Depeche Mode, du Cure… Dans les années 80, j’étais entre Batcave et Cold wave. A 16 ans, les Clash et le rock alternatif punk. Puis j’ai commencé à défiler avec des anars et des gauchos ; tout ça était très rouge et noir, en fait. Les luttes anarcho-gauchistes, voilà ce qui me parlait.
Il faut se rappeler qu’à cette époque-là, la musique qu’on écoutait était un indicateur de nos opinions politiques. Mais aujourd’hui, je me pose la question : quand on écoute Rihanna, pour qui on vote?
Ensuite, j’ai pas mal écouté de musique jamaïcaine, et puis tout ce qui est Noisy pop : les Pixies, Sonic Youth, le grunge, puis la fusion, les Red Hot Chili Peppers, les Beasty Boys… Après, je suis passée à la techno ; j’étais ado et rebelle, et mes idoles rock étaient déjà mortes. J’ai parcouru pas mal de technivals, et puis je suis retournée au rock quand la techno a perdu son côté activiste. Au fond, je garde une âme de punk rocker.

Vous vous dites influencée par la bédé. Des conseils de lecture ?
Vaste question. Niveau manga, Gunnm et Akira bien sûr. Chez les américains, je suis fan des X-Men, mais aussi de titres alternatifs comme DV8. Mon héroïne préférée reste Electra, chez Marvel – j’ai longtemps hésité à me la faire tatouer. Je suis très fan de Frank Miller, de toute la saga Sin City. J’ai d’ailleurs beaucoup aimé le premier film – ce qui n’était pas évident. Je suis fan de Spawn de Mac Ferlane, et de ses personnages de guerrières qui envoient grave. Mais je ne suis pas allée voir le film de Spawn.

Quel est le lien entre burlesque et féminisme ?
J’ai été reçue à Radio Libertaire, et les filles ont refusé de me recevoir. Ce sont au final les garçons de la radio qui m’ont reçue. Parce que pour elles, féministes, je suis l’objet à abattre – le cabaret des filles de joie, la femme objet, c’est impensable. Je pense que les Chiennes de garde ne m’aiment pas énormément non plus. Personnellement, je pense qu’il existe tout un tas de façons de vivre son féminisme. Mon féminisme à moi cherche la résolution des problèmes, et je pense qu’on peut être pro-femmes sans être anti-hommes (et anti-pénétration comme certaines féministes). Je pense que ce que je fais de ma sexualité ne regarde que moi (rires).
En tout cas, ma vision du féminisme vient du fait que j’en avais marre de voir toujours un seul stéréotype de femme dans les médias : photoshopée, siliconée, une peau de rêve, pas une ride, pas un bourrelet, aucune trace de ce qu’elle a pu vivre, etc. Un corps qui vit a forcément des marques : on a des cicatrices, on a des vergetures, des rides, des plis, des rictus… Au final, cette femme-là, elle suit un unique modèle, elle est jeune et ne vieillira jamais. En tant que femme, je sais que ce personnage-là n’existe pas. Une femme parfaite qui ait 12 ans d’apparence et qui porte du 34, ça existe, mais elle n’aura pas toujours 12 ans. Un jour elle en aura 20, puis 30, puis 40 ; un jour elle sera ménopausée ; peut-être qu’elle fera des enfants, ou qu’elle n’en fera pas. Idem, on nous cantonne dans un rôle de bonnasse ou de mère de famille, toujours la mère ou la pute. Ce qui m’intéresse en tant que féministe dans le burlesque, c’est de montrer des corps, de montrer que les femmes ne sont pas toutes comme cette gonzesse qu’on nous montre sur les abribus. Mon spectacle – en dehors du Paris Burlesque Festival – s’appelle « toutes les femmes sont belles » car j’ai envie de montrer ces différences, de rassurer les femmes, justement. Qu’on s’aperçoive que toutes ces nanas qu’on ne voit pas dans les médias, elles sont toutes belles, du moment qu’elles s’assument, qu’elles s’amusent. Qu’elles soient belles d’être elles-mêmes, qu’elles acceptent leur singularité.
75% de notre public est féminin, ce n’est pas anodin. Les garçons sont aussi les bienvenus, ils passent généralement une très bonne soirée, mais c’est pas pour autant qu’ils sont excités – c’est plutôt les filles qui le sont, d’ailleurs. Je crois que réunir des nanas sur scène pour un public composé essentiellement de femmes, c’est en même temps féminin et féministe !
Ce qui m’embête, ce sont l’uniformisation et les interdits. Ma femme à moi est futile changeante ; un jour elle portera du rouge à lèvre et des talons hauts, le lendemain elle sera en jogging baskets, et pourquoi pas ? J’ai envie qu’elle fasse ce qu’elle veut quand elle veut, et sans obligation d’être toujours la même !

La lutte féministe reste donc toujours d’actualité ?
Plus que jamais ! J’ai autant de compassion pour la femme qui va porter une burqa pour se sentir insérée socialement, et celle qui se sent obligée de porter du Gucci ou du Chanel. Dans les deux cas, c’est un carcan qu’on leur impose. En somme, j’aimerais que toutes les femmes aient le choix de se sortir de ce que leur dicte la société ou leur entourage, et tout cela commence par l’éducation.

Finalement, pourquoi ce choix thématique, « Burlesque et Politique », pour cette année ?
Mon mari, Séb le Bison, et moi avons fait ce choix ensemble. J’ai toujours été engagée politiquement, et je fais de la scène pour des raisons politiques. J’ai participé à des manifs ou j’ai été matraquée, gazée… ça n’a servi à rien, je n’ai pas changé ! Je pense que le show peut ouvrir les esprits, écarter les œillères ; un public est plus réceptif lorsqu’il est de bonne humeur que lorsqu’on le matraque de trucs provocs’.

Du coup, le corps comme arme politique et sociale, ça marche selon vous ?
Je crois que c’est essentiel. Plus que jamais, notre société prône plus la sécurité que la liberté ; on est dans le « risque zéro ». Tout est assuré, tout est interdit, on a des caméras partout, c’est génial ! Pourtant on n’a jamais eu autant de dépressifs ! On peut parler des libertés que l’on a perdues depuis les années 70, c’est sans fin ! Au Liban, on sent planer la guerre comme une épée de Damoclès, et pourtant il y a un sentiment de liberté qu’on ne conçoit plus. J’adore ce pays où les gens ont une pulsion de vie qu’on a perdu aujourd’hui. Nous n’avons connu aucun bombardement depuis plus de 60 ans, on a le sentiment que le monde nous appartient, et pourtant, tout le monde est dépressif. Il faudrait que les gens voyagent un peu plus !
Dernièrement, j’avais des nanas entre 20 et 60 ans dans la salle, aucune ne connaissait de personne ayant fait la guerre. Et pourtant, leurs grands-parents ont connu la guerre, eux ! Mais elles n’en ont jamais parlé, elles ne se sont jamais projetées dans ce cas de figure. C’est important de se rendre compte de la chance qu’on a et de développer de la compassion (pas de la pitié) ; comprendre la douleur d’autrui pour prendre conscience de notre chance et arrêter de se plaindre.

Comment définir le burlesque ?
Le Burlesque vient de « Burla », la farce. C’est né à la fin du 19ème siècle et il s’agit de spectacle de music hall avec des satiristes qui se moquent de la société, des magiciens, des danseurs, des acrobates… et des filles qui dansent seins nus ou qui s’effeuillent. Ce sont des spectacles populaires, mais aussi destiné aux aristos qui veulent s’encanailler. On dit de ces filles qu’elles font du burlesque parce qu’il n’est pas envisageable qu’une femme utilise son corps pour autre chose que faire des enfants. Par extension, le burlesque est devenu l’art de s’effeuiller.
Aujourd’hui il faut que ce soit fait avec humour, avec un sens, avec un art (danse, comédie, acrobatie, chant…) ; et puis ça peut être poétique, subversif, super choquant. J’aime qu’il y est du sens. Il faut que ce soit bon !
C’est très différent du strip tease. Le burlesque c’est pour un public, pas un client ! Une burlesque girl ne gagne pas très bien sa vie.

Le différence entre cabaret et burlesque ?
Le burlesque avait lieu dans les cabarets à l’origine. Aujourd’hui le burlesque qualifie essentiellement l’effeuillage. Le cabaret était surtout un endroit où l’on va se divertir en mangeant surtout (si on reprend la définition du Larousse).

Quel avenir pour le burlesque ?
Le burlesque est cyclique : il apparaît fin 19ème, il disparaît, il revient dans les années folles, , il disparaît, il revient après la seconde guerre mondiale, , il disparaît avec l’avènement de la pornographie et la libération sexuelle et revient dans les années 90 avec les Riot girls et le new burlesque ou néo burlesque jusqu’à maintenant. Je crois que l’apogée on vient de la voir. C’est en train de se développer différemment. En tant qu’artiste et une des premières en France, ce qui m’intéresse maintenant c’est ce qu’on peut faire comme performance et poser de vrais questions. Pour moi, l’art sans politique c’est du divertissement. Je n’ai rien contre, mais on peut être divertissant, mais amener à réfléchir.
Aujourd’hui on voit apparaît le Boylesque. Le burlesque sous entend que c’est féminin et les garçon ont été pas mal exclu. C’est un mouvement en plein essors.
Pour ma part, je continuerai toujours à mettre en scène l’éternel féminin. Je pense qu’il y a encore beaucoup de chose à dire sur la condition de la femme. J’aimerai qu’elle s’améliore, mais on est en pleine crise – économique certes – écologique super grave aussi, et je crois que dans une société où l’on détruit la terre, les femmes ne sont jamais en position de force.

Dernière réflexion à méditer et sublime rencontre avec cette femme authentique et humaniste. Une belle personne que dont je vous recommande de suivre le travail.

Page de Juliette Dragon

Page du Paris Burlesque Festival

Interview Noucky, Jess et Natalee

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