Lors d’une mission sur les étendues glacées du pôle nord sur le brise-glace Polarstern, Lacase, au cours de sa vie pleine et folle en aventures, rencontra un de ses maîtres à penser, Enki Bilal. Ce dernier était accoudé au bastingage qui le séparait de l’immensité glacée, quand la voix de notre chroniqueur le sortit de sa rêverie autant utopique que balkanique.
« Enki, c’est bien toi mon vieux ? Comment vas-tu depuis tout ce temps ? Ca fait depuis la dernière partie de chess-boxing qu’on ne s’est pas vu.
-         En effet, j’ai un peu disparu de la circulation, c’était volontaire. Un besoin irrépressible de prendre le large pour contempler une dernière fois cette banquise fondante, surement un des effets secondaires d’Animal’z, mon dernier thriller écolo.
-        Quand reviens-tu avec une nouvelle bd ? Les grands enfants comme moi ont besoin de ta sagesse, et ton dernier Julia et Roem m’a un peu laissé sur ma faim !
La phrase n’était pas terminée que le grand yougoslave tournait les talons. Il allait, peu de temps après, plonger d’un saut de l’ange olympique dans les flots gris de la mer du Nord, son corps se métamorphosant comme ceux des peintures de Francis Bacon, ou incidemment, ceux de ses propres bd, en animal marin.
De retour dans un Paris en pleine euphorie électorale, Lacase ressentit le pincement vif du besoin passionné et nécessaire de lire du Bilal. Il lui fallait relire sa trilogie majeure, La Trilogie de Nikopol, pour soulager cette pression permanente qui se faisait ressentir sur son cortex. Il se saisit donc des trois albums, s’assit dans son voltaire, un verre de scotch sans glace (évidemment !) dans la main et commença la lecture.
Contrairement à Lacase l’averti, les lecteurs ont peut-être besoin d’une remise en contexte pour savoir de quoi parle cette œuvre majeure de la bande dessinée moderne.
La trilogie raconte logiquement en trois épisodes, l’histoire d’Alcide Nikopol, un humain condamné à l’exil par hibernation spatiale, qui, après trente ans de voyage orbital, revient sur terre, à Paris. Il rencontrera Horus le dieu paranoïaque et dissident de la pyramide des dieux qui lui permettra de prendre le pouvoir à Jean-Ferdinand Choublanc, dictateur fasciste de l’Europe Occidentale. Le récit se poursuit avec Jill Bioskop, la journaliste aux cheveux bleus, qui, au cours de ses tribulations, rencontrera et s’éprendra de notre fameux Nikopol. Les protagonistes se retrouvent finalement à Equateur City, au centre de l’Afrique, pour le combat de Chess-boxing entre Nikopol et Johnelvis Johnelvisson mais aussi le dénouement de toutes les intrigues dans une ville contrôlée par le groupe mafieux K.K.D.Z.O.
L’intrigue, trop vite effacé ci-dessus, n’est qu’un détail dans la lecture de cette œuvre majeure de la bd dystopique. Son principal thème, et clé de lecture est la déchéance généralisée qui y est dépeinte. Une déchéance à trois niveaux, physique, morale et écologique. Les deux premiers étant liés par un rapport philosophique, l’unité du corps et de l’esprit, et le dernier englobant dans son acception romantique, les deux autres.
La déchéance est, avant tout, physique. Dans un Paris divisé en deux arrondissements que tout oppose, l’arrondissement laissé à l’abandon voit une espèce d’homme dégradé apparaître, dont le corps affaissé et symptôme de régression. Cette régression se voit également dans le langage, lui-même dégradé jusqu’à un substrat de français appauvri et argotique. Cette description fait penser à Lacase, ses plus rudes lendemains de méditations éthylique.
La déchéance physique est le fruit de cette déchéance suprême, la perte de morale, la disparition des valeurs de la société. La haute société du premier arrondissement est tyrannique, le progrès social acquis jusque là n’est plus qu’une fibre de la mémoire de collective. La femme est utilisée pour sa fonction reproductrice, et à cet égard, est parquée dans des maternités industrielles. Les hommes assument toutes les fonctions sociales. La société est dirigée par une élite médiatico-politique dont le seul but est la conservation du pouvoir. Le signe distinctif de cette société précieuse et autarcique est le maquillage bariolé qui habille les visages masculins, symptôme de cette dérive de la société des apparences qui choque même le lecteur contemporain, c’est pour dire.
Les dieux de la pyramide stationnant au dessus de Paris participent à ce nivèlement des valeurs par le bas. Leur pyramide n’avance plus faute d’essence, ils essaient donc inlassablement d’en acheter au gouvernement de Louis-Ferdinand Choublanc, avec qui ils allaient parvenir à un accord.
Les dieux consomment, truquent, spéculent, jouent, volent, intriguent, contrôlent. Les dieux ne sont plus les garants de la morale, eux même péchant de tout leur corps et de toute leur volonté.
Finalement, la déchéance du monde de Nikopol est aussi écologique. Le monde est gris, les supermarchés servent de cimetières, un ectoplasme géant colonise la tour Eiffel. La place manque, les denrées alimentaires, l’essence également. Le monde est au bord de la rupture.
La ville d’Equateur-City cristallise les tensions qui existent entre les différents protagonistes, son ciel est déchiré d’une tempête dont l’œil est fixé sur son centre. Alcide Nikopol y vient pour affronter son destin et plus, y sceller celui de la ville.
Le thème est la déchéance humaine, le reste est dans une technique de dessin incomparable de son auteur, dont l’apogée se situe, d’après l’avis du bon Lacase, dans une autre de ses œuvres, Partie de Chasse. Le style de Bilal est plus dans son dessin et sa couleur que dans la narration elle-même.
D’ailleurs, celle-ci est brutale, sauvage comme l’humanité de retour à sa bestialité originelle. De ce magma de tensions émerge la douceur d’une romance d’un autre type, celle entre une femme désabusée et Alcide Nikopol, l’antihéros tiré vers l’excellence individuelle malgré lui.
Bilal tire de cette ambiance d’un gris pessimiste de fin du monde, une histoire dont le dénouement épique contente jusqu’à l’extase le plus réfractaire des hommes.
Lacase a parlé, au lecteur de lire.
D’ailleurs, il vous met en garde, attention au bac dans lequel vous jetterez votre prochaine bouteille en plastique, la déchéance de votre corps en dépend.
Raoul Lacase






